Paris, 1784. La capitale française est en ébullition. Toute la haute société parle d’un médecin allemand aux pouvoirs extraordinaires, Franz Mesmer. On raconte qu’il peut guérir presque tout, paralysie, cécité, crises nerveuses, douleurs chroniques, grâce à une force invisible qu’il appelle le magnétisme animal.
Les séances de Mesmer sont de véritables spectacles. Dans des pièces faiblement éclairées, les patients s’installent autour d’un grand baquet en bois rempli d’eau, de limaille de fer et de bouteilles en verre. Des tiges métalliques en sortent. Les patients les saisissent. Mesmer, vêtu de longues robes de soie, circule lentement, fixe intensément les participants, passe les mains au-dessus de leurs corps et murmure d’une voix grave.
Et il se passe quelque chose.
Des patients entrent en transe. Certains convulsent, d’autres pleurent, crient ou s’effondrent. Beaucoup affirment ressentir des vagues d’énergie parcourir leur corps. Certains jurent être guéris instantanément de maladies qu’ils traînaient depuis des années.
Les femmes semblent particulièrement sensibles à ces séances, ce qui alimente rumeurs et scandales. Que se passe-t-il réellement dans ces pièces sombres lorsque Mesmer pose les mains et plonge son regard dans celui de ses patientes ?
Scandale ou pas, les files d’attente s’allongent. Car, apparemment, des gens vont mieux.
Une théorie mystique et un immense succès
À l’origine, Mesmer utilisait de vrais aimants. Il pensait qu’un fluide invisible traversait tous les êtres vivants et que les maladies venaient d’un déséquilibre de ce fluide. En le réorientant, il croyait pouvoir guérir.
Puis il réalisa qu’il n’avait même plus besoin des aimants. Sa voix, ses gestes et son regard suffisaient. Le pouvoir n’était pas dans les objets. Il était en lui.
À Vienne, le corps médical le juge fou ou imposteur et l’exclut. Mesmer quitte alors l’Autriche et s’installe à Paris en 1778. Là, c’est l’explosion. L’aristocratie, les artistes et les intellectuels se pressent à ses séances. Des disciples apparaissent. Des « magnétiseurs » ouvrent des cliniques dans toute la ville.
Mais les savants restent sceptiques. Ils ont vu passer trop de miracles éphémères. Pourtant, les témoignages s’accumulent. Tous ces patients mentiraient-ils ? S’illusionneraient-ils collectivement ? Ou bien se passe-t-il réellement quelque chose ?
Le roi tranche et crée une commission scientifique
Le roi Louis XVI décide d’en avoir le cœur net. En 1784, il crée une commission royale chargée d’examiner scientifiquement le magnétisme animal.
Parmi ses membres figurent certains des plus grands esprits de l’époque. Benjamin Franklin, alors ambassadeur des États-Unis en France, scientifique et figure majeure des Lumières. Antoine Lavoisier, père de la chimie moderne. Jean-Sylvain Bailly, astronome. Joseph-Ignace Guillotin, médecin. Et plusieurs autres savants et praticiens renommés.
Leur mission est simple. Déterminer si le magnétisme animal existe réellement.
Une méthode révolutionnaire
La commission observe les séances. Les transes, les convulsions et les réactions spectaculaires sont indéniables. Mais est-ce une preuve ?
Les commissaires décident alors d’innover. Plutôt que d’observer, ils vont tester.
Ils mettent en place ce qui ressemble aujourd’hui aux premiers essais à l’aveugle de l’histoire scientifique. Des sujets sont exposés à des situations où ils ne savent pas s’ils sont réellement « magnétisés » ou non.
Un magnétiseur se tient parfois derrière une porte, parfois non. Les patients ressentent des effets même quand personne n’est présent.
Des arbres sont déclarés « magnétisés ». Les sujets ressentent de fortes sensations près des mauvais arbres et rien près des bons.
Des patients sont bandés aux yeux, persuadés qu’on agit sur eux alors que ce n’est pas le cas. Ils réagissent intensément. Puis on agit réellement sans les prévenir. Aucune réaction.
Le schéma est clair, répété et indiscutable.
Les patients réagissent lorsqu’ils croient être magnétisés, indépendamment de toute action réelle.
La conclusion de 1784
Le rapport est publié la même année.
Il n’existe aucune preuve scientifique du magnétisme animal.
Le fluide invisible n’existe pas.
Mais quelque chose de réel se produit bel et bien. Les patients réagissent sincèrement à leurs croyances, à leurs attentes et à la suggestion.
Sans le savoir, la commission vient de démontrer ce que l’on appellera plus tard l’effet placebo. La capacité de l’esprit humain à produire de véritables effets physiologiques, sans intervention médicale active.
Ce n’est pas Mesmer qui est validé.
C’est une découverte bien plus profonde sur la psychologie humaine.
Un héritage inattendu
Mesmer crie au complot et dénonce une commission biaisée. Ses partisans soulignent les guérisons observées. Mais l’élan est brisé. Le phénomène décline. Mesmer quitte la France et meurt oublié en 1815.
Pourtant, le mesmerisme ne disparaît pas complètement. Au XIXe siècle, il renaît sous une autre forme. Les scientifiques comprennent que les états de transe sont réels, même si la théorie mystique est fausse. Ces pratiques évolueront vers ce que nous appelons aujourd’hui l’hypnose, utilisée en médecine pour la gestion de la douleur, l’anxiété ou certaines dépendances.
Mesmer avait tort sur la cause.
Mais il avait mis le doigt sur un pouvoir réel.
La vraie leçon
Le magnétisme animal était une illusion.
Mais l’effet était réel.
La force invisible ne passait pas de Mesmer aux patients.
Elle allait de leur esprit vers leur corps.
Cette affaire a laissé à la science une leçon durable. Des affirmations extraordinaires exigent des preuves extraordinaires, même, et surtout, quand tout le monde jure que « ça marche ».
En 1784, Benjamin Franklin et ses collègues n’ont pas seulement démystifié un guérisseur. Ils ont montré comment la science doit fonctionner.
Et chaque fois que nous parlons d’être « mesmerisés », nous rappelons sans le savoir cette histoire. Celle d’un homme convaincu de canaliser une énergie cosmique, et d’une humanité découvrant le pouvoir, parfois dangereux, parfois bénéfique, de la croyance elle-même.
NBSInfos.com





















