Makemation , un nouveau long métrage , est un récit initiatique africain se déroulant à l’ère de l’intelligence artificielle (IA).
Makemation est un film réalisé par Toyosi Akerele-Ogunsiji , un Nigérian initialement développeur en intelligence artificielle devenu cinéaste . Alors que les débats sur l’IA sont dominés par les puissances mondiales, son film propose une perspective différente : une histoire de l’IA ancrée dans les réalités africaines.
Après un succès retentissant dans les cinémas nigérians en 2025, le film est désormais en tournée internationale et j’ai assisté à une projection au Centre d’études africaines de Harvard. Elle a été suivie d’une discussion avec son producteur, l’économiste Ebehi Iyoha , spécialiste de l’intelligence artificielle en Afrique. Cette soirée a mis en lumière ce que le film illustre avec tant de finesse : l’avenir de l’IA peut aussi être imaginé, débattu et construit sur le continent africain.
Makemation raconte l’histoire de Zara, une jeune fille qui découvre l’intelligence artificielle comme un outil non seulement d’épanouissement personnel, mais aussi de transformation de sa communauté. Elle doit surmonter la pauvreté, les stéréotypes de genre et un accès limité à l’enseignement des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques. Son parcours devient alors une puissante réflexion sur l’innovation chez les jeunes, l’inclusion numérique et le potentiel des technologies développées localement en Afrique.
En tant que spécialiste de littérature et d’études culturelles, je considère Makemation comme une intervention essentielle qui remet en question la domination des récits technologiques occidentaux. Ce projet inscrit l’IA dans des histoires locales marquées par l’inégalité, l’aspiration et l’improvisation.
Mes travaux examinent également les médias populaires comme archives culturelles à travers lesquelles les futurs africains sont imaginés et débattus. Makemation enrichit ces archives et nous permet d’étudier qui a le pouvoir d’imaginer et d’écrire les futurs africains.
L’avenir technologique africain
Le titre du film, contraction de « make » (créer) et du suffixe « -mation », évoque des notions d’automatisation, de transformation et d’imagination. Il reflète l’idée centrale du film : les jeunes Africains ne sont pas de simples consommateurs passifs d’IA, mais des acteurs de sa création.
Makemation pose les questions suivantes : qui façonne la révolution de l’IA ? Qui en profite ? Et à quoi ressemble l’innovation dans les régions où les infrastructures sont fragiles, où l’emploi formel est rare et où l’ingéniosité naît souvent de la nécessité ?
Elle ne considère pas l’Afrique comme une simple option technologique. Une grande partie du débat mondial sur l’IA reste abstraite et fortement influencée par les préoccupations des grandes entreprises technologiques ou des gouvernements chinois et américain : risque existentiel, grands modèles linguistiques, automatisation à grande échelle.
Ces conversations, bien qu’importantes, occultent souvent les réalités matérielles des communautés où l’accès à l’électricité, à un internet stable ou à une éducation de qualité est loin d’être acquis. Dans de nombreuses villes africaines, majoritairement informelles et dynamiques, les jeunes font déjà preuve d’ingéniosité avec la technologie, remettant en question les définitions réductrices de l’innovation.
Makemation le démontre avec éloquence. L’informalité n’y est pas présentée comme une absence ou un manque, mais comme un terreau fertile pour la créativité. L’héroïne illustre cette tension lorsqu’elle déclare : « Mon père est soudeur et ma mère vend des akara (beignets de rue). » Elle explique ensuite qu’elle croit fermement au pouvoir créateur d’opportunités de l’éducation et de l’innovation. Des répliques comme celle-ci relient le propos du film sur l’IA aux réalités du travail quotidien, ancrant ainsi ses idées dans le concret de la famille, du travail et des aspirations.
Lors du débat qui a suivi la projection, Akerele-Ogunsiji a souligné l’importance du récit dans la construction des futurs technologiques. Si les discours sur l’IA continuent de se concentrer sur un nombre restreint de régions et de groupes démographiques, ils risquent d’ancrer davantage les inégalités existantes.
L’explosion démographique des jeunes en Afrique
D’après l’ONU, l’Afrique abrite l’une des populations les plus jeunes au monde. Cette réalité démographique a des conséquences importantes sur l’adoption de l’IA, les marchés du travail et les systèmes éducatifs.
Si elles sont soutenues par des politiques inclusives et un accès réel aux outils numériques, nous dit ce film, cette génération pourrait façonner l’IA de manière à refléter les priorités locales plutôt que des hypothèses importées.
Au cœur du film se trouve un ensemble de questions intimement liées à l’accès et aux privilèges. Qui a les moyens, au sens propre comme au figuré, de participer au développement de l’IA ? Qui a la confiance nécessaire pour se projeter comme expert en technologies ?
Le parcours de la jeune protagoniste ne se résume pas à maîtriser le code informatique ou à remporter un concours. Il s’agit de composer avec les attentes liées au genre, la précarité économique et les barrières psychologiques qui font croire à de nombreuses jeunes filles africaines que la technologie n’est pas faite pour elles.
En ce sens, Makemation traite autant des infrastructures sociales que des infrastructures numériques. Le mentorat, le soutien communautaire et les modèles inspirants sont essentiels. Le film ne glorifie pas les difficultés. Au contraire, il montre comment les contraintes structurelles déterminent les possibilités technologiques.
Makemation fonctionne non seulement grâce à son concept, mais aussi grâce à sa réalisation soignée. La caméra reste souvent au plus près des personnages, et les couleurs douces créent une atmosphère propice à la contemplation. Le montage lent permet à l’histoire de se développer pleinement.
Son message principal est de déconstruire l’idée reçue selon laquelle les discussions pertinentes sur l’IA se limitent aux cercles d’élite. Makemation démontre que les débats sur les technologies d’IA et les opportunités qu’elles offrent se déroulent déjà dans les salles de classe, les centres communautaires et les quartiers informels à travers l’Afrique.
Tinashe Mushakavanhu
Professeur adjoint, Université Harvard




















