Le Liban devait se préparer à des élections législatives cruciales en mai 2026. Puis, la guerre est revenue.
Deux jours après le lancement de l’opération militaire américano-israélienne en Iran le 28 février, le Hezbollah et Israël ont repris leurs hostilités à grande échelle. Ce fut l’effondrement définitif d’un cessez-le-feu maintes fois violé qui, pendant un peu plus d’un an, avait péniblement contenu les combats. Face à la reprise des bombardements massifs d’Israël sur le pays et à l’invasion du Sud-Liban , le Parlement libanais a reporté les élections prévues le 9 mars en prolongeant son mandat de deux ans.
La justification invoquée est désormais bien connue : la guerre, l’instabilité et une situation sécuritaire jugée incompatible avec un processus démocratique. Alors que le conflit s’intensifie dans la région et déstabilise davantage le Liban avec la possibilité d’ une occupation israélienne prolongée , les autorités persistent à affirmer que des élections sont tout simplement impossibles.
Mais ce n’est pas la première fois que les élections libanaises sont reportées.
Depuis 2013, le gouvernement libanais a reporté à plusieurs reprises les élections législatives , invoquant notamment la guerre en Syrie voisine, l’impasse politique et les désaccords sur la loi électorale. Chaque report a été présenté comme temporaire, nécessaire et exceptionnel. Pourtant, pris ensemble, ces reports révèlent une constante : les élections au Liban semblent toujours approcher – et être sans cesse reportées.
Il ne s’agit pas simplement d’une histoire de crise interrompant la démocratie. Il s’agit d’une histoire montrant comment la crise est utilisée pour la gouverner.
La crise comme justification et opportunité
Il ne fait guère de doute que ce dernier report des élections intervient dans un contexte difficile – frappes aériennes, déplacements de population et insécurité croissante – qui rendent la logistique d’une élection extrêmement complexe.
Mais les arguments en faveur d’un report occultent une réalité importante : les crises politiques au Liban ont contribué à une logique autoréalisatrice qui protège le statu quo politique.
La prolongation du mandat du Parlement a été annoncée par le président de l’Assemblée nationale, Nabih Berri, figure centrale de l’ordre politique du pays depuis la fin de la guerre civile libanaise en 1990. Cet ordre a longtemps été caractérisé par un partage du pouvoir entre des élites bien établies, ainsi que par un système largement critiqué pour avoir favorisé la corruption, le clientélisme et la paralysie institutionnelle.
Le système actuel a été officialisé par l’ Accord de Taëf , qui a mis fin à quinze années de guerre civile dévastatrice au Liban. Cet accord répartissait le pouvoir selon des critères confessionnels, attribuant des postes clés au sein de l’État aux communautés religieuses. Censé garantir la représentation, il a en réalité renforcé le pouvoir de négociation et de veto des élites, rendant le consensus à la fois nécessaire et perpétuellement hors d’atteinte.
Au fil du temps, ce système politique s’est trouvé davantage caractérisé par une impasse programmée que par une gouvernance rigoureuse – la paralysie institutionnelle n’étant pas un phénomène fortuit, mais inhérente au système lui-même. Cette fragilité est exacerbée par l’interaction de forces internes et externes, notamment le rôle politique et militaire significatif du Hezbollah. Issu de la guerre civile libanaise et du contexte plus large de l’occupation israélienne des années 1980, le Hezbollah s’est développé comme un mouvement de résistance armée, puis a consolidé sa position d’acteur politique et de force militaire opérant aux côtés de l’État, fragilisant davantage encore l’équilibre des pouvoirs déjà précaire.
Cette fragilité se traduit également par des blocages institutionnels répétés, notamment de longues périodes de vacance présidentielle comme entre 2014 et 2016. À cette époque, le Hezbollah et ses alliés ont empêché tout consensus sur un candidat, laissant le pays sans chef d’État pendant plus de deux ans.
La politique du retard
Dans le contexte politique libanais, marqué par la fragmentation, le report des élections a de graves conséquences. Fondamentalement, il modifie le moment et les modalités d’exercice de la responsabilité politique, au bénéfice de ceux qui sont déjà au pouvoir. Au Liban, les élections fonctionnent de plus en plus comme des événements différés : toujours attendus, mais sans cesse repoussés.
Cela prolonge le mandat d’une classe politique qui fait face à une colère populaire persistante depuis le soulèvement de 2019 , lorsque des manifestations de masse ont éclaté à travers le pays en raison de la mauvaise gestion économique, de la corruption et des inégalités croissantes. Le mouvement a contraint le gouvernement à la démission et a mis en lumière la fragilité de l’ordre politique et économique de l’État.
Bien que cela mette à l’épreuve les dirigeants et le système de gouvernance dans son ensemble, cela ne s’est pas traduit par une réforme structurelle durable ni par une véritable reconfiguration du pouvoir. Au contraire, la période post-2019 a été marquée par une aggravation de l’effondrement économique, une paralysie institutionnelle et des blocages politiques répétés, notamment des retards prolongés dans la formation des gouvernements.
Les reports d’élections réduisent également l’espace pour les alternatives politiques. Les nouveaux partis, les candidats indépendants et les mouvements réformistes dépendent des cycles électoraux pour gagner en visibilité et en légitimité. Reporter les élections compromet donc aussi les possibilités de transformation politique.
Enfin, le report renforce un système où la responsabilité est constamment suspendue. Sans élections, il n’existe aucun mécanisme formel permettant aux citoyens d’exprimer leur mécontentement ou d’initier des changements.
En ce sens, le retard n’est pas simplement une conséquence de l’instabilité. Il s’agit d’un résultat politique dont les bénéficiaires sont clairement au pouvoir, tant au sein de l’État libanais que parmi des acteurs comme le Hezbollah , dont l’influence est souvent renforcée en période de crise interne et externe.
Surtout, les élections ne sont jamais purement et simplement annulées. Elles sont reportées, prolongées, reprogrammées. Si la promesse de participation démocratique demeure, sa réalisation est sans cesse repoussée.
Déplacement et exclusion
La crise actuelle soulève également des questions plus profondes quant à la possibilité pour chacun de participer à la vie politique libanaise. L’escalade de la violence dans le sud a déplacé des milliers de personnes, bouleversant leurs moyens de subsistance, leur mobilité et leur accès aux services essentiels. Participer aux élections devient non seulement difficile, mais aussi, pour beaucoup, une priorité secondaire par rapport à la survie.
Cette dynamique n’est pas nouvelle. Les périodes de conflit au Sud-Liban, de la longue occupation israélienne avant 2000 à la guerre israélo-libanaise de 2006 , ont perturbé à maintes reprises la participation électorale, déplaçant des communautés et modifiant les conditions de vote : qui peut voter, où et dans quelles conditions. Les processus électoraux ont parfois pu se poursuivre malgré ces perturbations, mais souvent d’une manière qui marginalise les populations les plus touchées par la violence.
Cela s’inscrit dans une tendance plus générale selon laquelle les personnes les plus touchées par les crises au Liban sont aussi celles qui ont le moins de pouvoir influencer l’évolution politique du pays.
Le système électoral libanais est depuis longtemps marqué par l’exclusion : des électeurs de la diaspora qui se heurtent à des obstacles logistiques et administratifs aux personnes déplacées – totalement exclues du processus politique.
Aujourd’hui, la reprise du conflit , notamment les opérations militaires israéliennes dans le sud, accentue ces contraintes.
Le report des élections est donc marqué à la fois par de véritables contraintes logistiques et par la volonté de servir les intérêts des élites politiques bien établies.
Cela risque également d’aggraver les inégalités existantes. De larges pans de la population, notamment ceux du sud à majorité chiite, seront confrontés à des obstacles disproportionnés à la participation électorale, car les déplacements de population, l’insécurité et la destruction des infrastructures rendent l’inscription sur les listes électorales, les campagnes et l’accès aux bureaux de vote beaucoup plus difficiles.
Ce sont ces mêmes communautés dont la représentation politique est la plus directement influencée par les cycles de violence, de déplacement et d’incertitude.
Pourquoi les élections sont encore importantes
Tout cela ne signifie pas que les élections n’ont plus d’importance au Liban. Au contraire, leurs reports successifs témoignent de leur importance persistante. Mais ils soulignent aussi la fragilité des processus démocratiques au sein d’un système marqué par un pouvoir enraciné et une instabilité chronique.
Parallèlement, des efforts, quoique inégaux, sont déployés pour remédier à cette paralysie. Les acteurs politiques réformateurs et certains segments de la société civile continuent de plaider en faveur de la transparence électorale , de la participation de la diaspora aux élections et d’une réforme institutionnelle.
Les acteurs internationaux, notamment le Fonds monétaire international et l’Union européenne, ont également conditionné l’aide financière et les cadres de relance à des réformes de gouvernance, notamment en exigeant des élections crédibles et organisées dans les meilleurs délais. Pourtant, ces pressions n’ont jusqu’à présent engendré que des changements structurels limités, souvent absorbés par le statu quo même qu’ils prétendent transformer.
Parallèlement, l’ escalade de la violence dans le sud et la possibilité persistante d’une confrontation militaire élargie continuent de redessiner les conditions dans lesquelles pourraient se dérouler toute élection future.
Au Liban, la démocratie n’est pas suspendue en temps de crise, mais mise à rude épreuve. Et dans cette mise à rude épreuve, le fossé entre les citoyens et le changement politique ne cesse de se creuser. Cette situation perdurera tant que les pressions émergentes, tant nationales qu’internationales, ne parviendront pas à instaurer une véritable obligation de rendre des comptes.
Jasmin Lilian Diab
Professeur adjoint d’études migratoires ; directeur de l’Institut d’études migratoires, Université libano-américaine





















