Lettre ouverte à mes chers frères et sœurs congolais : Oui, toutes les économies sont extraverties

Dire que toutes les économies sont extraverties est une évidence analytique. Aucun État n’évolue en autarcie.  La RDC, comme toute nation intégrée à l’économie mondiale, exporte et importe. Le véritable enjeu n’est pas l’ouverture, mais la structure des revenus que cette ouverture génère. Une économie peut être extravertie et puissante, ou extravertie et vulnérable. La différence tient à la place occupée dans la division internationale du travail et, surtout, au lieu où s’opère la création de revenu substantiel.

La RDC exporte principalement des matières premières. Ces activités extractives correspondent à des industries à revenu relativement faible au regard du revenu total généré par le produit final dans sa chaîne complète. L’extraction capte une part limitée du revenu global, mobilise une transformation technologique restreinte et produit des effets d’entraînement modérés sur le reste de l’économie. En revanche, les biens que nous importons proviennent d’industries à revenu élevé, intégrant recherche, ingénierie avancée, propriété intellectuelle, capital technologique et organisation productive sophistiquée. Ces secteurs génèrent des salaires élevés, une base fiscale large et une capacité d’investissement durable, et ce revenu élevé devient multiplicateur parce qu’il finance autour de lui un écosystème de services, de compétences et d’industries connexes.

Prenons le cobalt. La RDC fournit une part déterminante de l’offre mondiale, pourtant la fabrication des batteries, l’intégration dans les véhicules électriques et les systèmes énergétiques avancés se réalisent ailleurs. Le revenu élevé issu de la transformation, de l’assemblage et de la commercialisation est capté hors du territoire congolais, puis réinvesti dans la recherche, la formation technique, les chaînes d’approvisionnement et de nouveaux secteurs industriels. À l’inverse, une spécialisation concentrée sur des segments à revenu faible limite l’industrialisation, restreint l’élargissement de la base fiscale et expose l’économie aux fluctuations des prix internationaux. La question n’est donc pas le commerce en soi, mais la qualité du revenu généré par ce commerce et sa capacité à produire des ramifications industrielles internes.

L’exemple des Pays-Bas est d’une grande portée stratégique. Régulièrement classés comme le deuxième exportateur mondial de produits agricoles en valeur derrière les États-Unis, ils ont dépassé 128 milliards d’euros d’exportations agricoles et agroalimentaires en 2024 malgré un territoire limité et des volumes physiques bien inférieurs à ceux des grandes puissances agricoles. Cette performance repose sur une densification du revenu par unité produite grâce à des choix délibérés en faveur de segments à revenu élevé fondés sur l’agriculture de précision, les serres à haute intensité technologique, la biotechnologie, la transformation agro-industrielle intégrée et une logistique mondiale performante. Chaque hectare est inséré dans un système cohérent de recherche, d’innovation et d’organisation productive sophistiquée. La leçon est claire, la puissance économique ne découle pas de la masse produite, mais de la capacité à générer un revenu élevé par unité et à structurer autour de ce revenu un écosystème dynamique d’industries et de services.

L’exemple de Taïwan est tout aussi révélateur. Cette île, au territoire limité et à la population relativement modeste, concentre pourtant la plus grande capacité mondiale de fabrication de semi-conducteurs avancés grâce à des entreprises comme TSMC. Taïwan produit une part déterminante des puces les plus sophistiquées utilisées dans les smartphones, les centres de données, l’intelligence artificielle et les véhicules modernes. Sa puissance ne repose pas sur l’abondance de ressources naturelles, mais sur un positionnement stratégique dans un segment à revenu très élevé de la chaîne industrielle mondiale. La fabrication de puces avancées exige une concentration extrême de capital, de recherche scientifique, d’ingénierie de précision et d’organisation industrielle. Le revenu généré par unité produite est considérable et irrigue un écosystème complet d’entreprises technologiques, de fournisseurs spécialisés, d’universités techniques et de services à haute compétence.

Ces deux nations sont profondément extraverties. Les Pays-Bas dépendent des marchés mondiaux pour écouler leur production agricole sophistiquée, tout comme Taïwan dépend de la demande internationale en semi-conducteurs et de chaînes d’approvisionnement globalisées. Leur ouverture n’est pas une faiblesse. Elle devient une force parce qu’elle est structurée autour de secteurs à revenu élevé. Leur extraversion est stratégique, organisée et orientée vers la captation des segments les plus rémunérateurs de l’économie mondiale.

Le problème n’est donc pas que la RDC commerce avec le monde. Le problème est que nous sommes positionnés dans une place structurellement faible dans la division internationale du travail. La création de la valeur majeure, celle qui génère les emplois qualifiés et les profits les plus importants, se réalise hors de notre territoire.

Une réorientation stratégique s’impose comme une option cohérente pour la RDC. Le pays pourrait diminuer progressivement l’exportation brute de certains minerais stratégiques, sécuriser des intrants complémentaires auprès de pays voisins lorsque cela renforce l’efficacité industrielle, puis structurer sur son territoire des filières de transformation à revenu élevé. Cela pourrait inclure la production de batteries, l’assemblage de véhicules électriques adaptés aux réalités africaines, mais aussi le développement d’une industrie horlogère et joaillière haut de gamme valorisant l’or et les diamants nationaux, par exemple à travers la fabrication de montres en or serties de diamants destinées aux marchés internationaux. Dans ces segments, la matière première représente une fraction du prix final, tandis que la conception, l’ingénierie, la précision manufacturière, la marque et la distribution internationale concentrent l’essentiel du revenu.

Une telle orientation augmenterait substantiellement le revenu industriel par unité produite, favoriserait l’émergence d’emplois hautement qualifiés, stimulerait des services financiers, technologiques et logistiques spécialisés, et élargirait durablement la base fiscale de l’État. Elle contribuerait également à réduire la dépendance aux importations pétrolières si une mobilité électrique nationale était structurée, avec des effets positifs sur la balance commerciale et la capacité future d’exporter des produits finis à forte intensité technologique et symbolique. Il ne s’agit pas d’un repli économique, mais d’un repositionnement stratégique vers les segments les plus rémunérateurs de la chaîne mondiale.

Ce qu’il faut retenir est que la puissance économique d’une nation ne dépend pas seulement du volume de ses exportations. Elle dépend de la qualité des revenus qu’elle génère et de la capacité de ces revenus à engendrer d’autres industries.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe

Articles Similaires

Notre mondespot_img

A La Une