Économie Mondiale

La crise alimentaire devrait s’aggraver en Afrique de l’Ouest et centrale

Les pays d’Afrique de l’Ouest et centrale sont confrontés à une crise alimentaire aux causes multiples. Selon des estimations datant de fin décembre 2025, 41,8 millions de personnes étaient déjà en situation de crise, voire pire, entre octobre et décembre 2025. Ce chiffre devrait atteindre 52,8 millions entre juin et août 2026.

À quel point l’insécurité alimentaire est-elle grave dans la région, et où se situent les zones les plus touchées ?

L’insécurité alimentaire comporte trois aspects :

  • faim chronique
  • contraintes à l’accès à l’alimentation
  • crises aiguës.

L’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le Cameroun sont en crise, selon le Programme alimentaire mondial . Cette crise se concentre de plus en plus dans les zones de conflit où les marchés se fragmentent, les exploitations agricoles sont abandonnées et l’accès humanitaire est limité. Parmi les zones clés figurent le Sahel central/Liptako-Gourma et le bassin du lac Tchad.

Ce problème est fortement influencé par la pénurie de financements humanitaires à l’échelle mondiale. Le Programme alimentaire mondial a averti que le manque de financement contraignait à réduire les rations alimentaires dans des pays comme le Mali.

Entre octobre et décembre 2025, on estimait que 41,78 millions de personnes étaient confrontées à l’insécurité alimentaire. Pour la période de soudure de juin à août 2026, ce chiffre devrait atteindre 52,78 millions. La mise à jour régionale de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) de janvier 2026 confirme ces projections.

Le Programme alimentaire mondial, qui couvre une zone plus large englobant « l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale », a averti qu’entre juin et août 2026, 55 millions de personnes pourraient souffrir de « famine critique, voire pire ».

Qu’est-ce qui alimente cette crise ?

La crise se comprend mieux comme un ensemble de risques à plusieurs niveaux :

Les conflits et les chocs de gouvernance créent une vulnérabilité

Les événements climatiques et les flambées des prix provoquent une détérioration aiguë

Des filets de sécurité insuffisants rendent la reprise fragile.

Conflits, insécurité et fragmentation de la gouvernance :

Les conflits et l’insécurité sont régulièrement identifiés comme des facteurs déterminants dans les analyses. Ils paralysent les marchés, restreignent les déplacements, provoquent des déplacements de population et limitent l’aide humanitaire.

L’analyse de la classification intégrée des phases de sécurité alimentaire en République démocratique du Congo et en République centrafricaine décrit clairement une insécurité alimentaire persistante de niveau crise. Celle-ci est liée à la dynamique du conflit et aux facteurs de stress économiques qui en découlent.

Les chocs de gouvernance peuvent amplifier les perturbations des marchés. Des observations ont souligné le rôle des fermetures de frontières et des perturbations des flux financiers liées aux sanctions de la CEDEAO contre le Niger . Les événements politiques peuvent entraîner des difficultés d’accès à l’alimentation.

Chocs climatiques et stress environnementaux :

Le Cadre Harmonisé (un cadre régional d’analyse et d’identification des zones à risque et des populations touchées par l’insécurité alimentaire et nutritionnelle) a signalé les inondations comme facteur déterminant dès le cycle de 2023. Il a constaté de fortes pluies endommageant les récoltes dans certaines régions du Ghana, du Niger et du Tchad. Dans une région où les moyens de subsistance restent fortement dépendants de l’agriculture pluviale et des systèmes pastoraux, même de « bonnes années de production » peuvent coexister avec une grave insécurité alimentaire lorsque cette dernière entrave l’accès aux champs et aux marchés.

Chocs économiques, inflation des prix alimentaires et perturbations des marchés :

Le rapport « État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde (2025) » souligne comment une inflation élevée compromet le pouvoir d’achat et l’accès à une alimentation saine . Il met en évidence que l’inflation des prix alimentaires n’est pas seulement une variable macroéconomique, mais qu’elle influe directement sur la nutrition et la sécurité alimentaire.

Déplacements et perturbations des moyens de subsistance :

Le déplacement de population est à la fois un symptôme et un facteur déterminant. Il réduit la production et les revenus des ménages, accroît la dépendance et met à rude épreuve les services et les marchés des communautés d’accueil. Le fardeau actuel des déplacements est considérable dans les principaux foyers de la région. Selon les données opérationnelles du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, la RDC compte environ 6,47 millions de personnes déplacées internes, le Nigéria 3,54 millions , le Cameroun 1 million et le Niger 0,59 million .

Quel est l’impact d’une réduction de l’aide alimentaire ?

Fin 2024 et début 2025, plusieurs grands donateurs humanitaires – dont les États-Unis et plusieurs gouvernements européens – ont annoncé des réductions ou des reports de leurs versements d’aide, en raison de difficultés budgétaires nationales et de crises mondiales concurrentes. Les effets ont été immédiats au Sahel. Début 2025, seulement 50 % environ des fonds nécessaires aux opérations humanitaires dans la région avaient été mobilisés.

Le manque de financement n’est plus seulement un problème logistique pour les organisations humanitaires. Il contribue désormais directement à l’aggravation de la faim et de la malnutrition. Lorsque les fonds diminuent, le nombre de personnes aidées baisse, les rations alimentaires sont réduites et les programmes de nutrition sont interrompus, notamment lors des pics saisonniers prévisibles où les besoins sont les plus importants.

Les données du Programme alimentaire mondial concernant le Sahel central sont particulièrement explicites. Elles indiquent qu’au Mali, où les rations ont été réduites faute de financement, la population confrontée à une faim critique a augmenté de 64 % depuis 2023. Dans les zones où les rations complètes ont été maintenues, cette population a diminué de 34 %.

Cela suggère que l’aide fait une grande différence.

Les contraintes budgétaires réduisent également la capacité de la région à prévenir les décès dus à la malnutrition. Le Programme alimentaire mondial a averti en janvier 2026 que la région pourrait compter 13 millions d’enfants souffrant de malnutrition et a décrit comment l’aide et les programmes de nutrition devraient être réduits en l’absence de financement urgent.

Le rapport de l’Unicef ​​sur la situation au Burkina Faso dresse un constat similaire. Il indique que de l’aide alimentaire est distribuée « malgré les contraintes budgétaires », alors même que l’insécurité et les déplacements de population augmentent.

Au niveau systémique, les rapports du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) montrent que les opérations humanitaires au Sahel ont été maintes fois confrontées à d’importantes lacunes. Ils indiquent que seulement la moitié environ des fonds nécessaires a été mobilisée pour l’aide ciblée. Un aperçu des besoins régionaux du Sahel pour 2025 alertait déjà, dès le début de l’année, sur le fait que seulement 8 % des fonds requis avaient été reçus. Ce niveau de financement très faible en début d’année accroît le risque de pénurie de denrées alimentaires et nutritionnelles avant le début de la période de soudure.

Que faut-il faire ?

Les éléments de preuve plaident en faveur d’une approche combinant une intervention d’urgence à court terme, des mesures de redressement à moyen terme et une réforme structurelle à long terme.

Actions à court terme :

Les gouvernements et les instances régionales devraient considérer la période de soudure comme un aléa prévisible. Ils doivent permettre aux marchés de fonctionner et faire en sorte que l’aide parvienne aux personnes qui en ont besoin.

Cadre Harmonisé démontre à maintes reprises que les conséquences des crises se concentrent là où les marchés sont perturbés et où les déplacements sont dangereux.

Le Programme alimentaire mondial a averti que, sans financement urgent, des millions de personnes pourraient se retrouver privées d’aide. Les donateurs peuvent veiller à ce qu’un soutien nutritionnel spécifique soit apporté en complément de l’aide alimentaire générale et des transferts monétaires, et non qu’ils se substituent à ces derniers. Les taux de malnutrition sont déjà élevés dans plusieurs pays prioritaires.

Les ONG devraient intensifier les transferts monétaires là où les marchés fonctionnent encore, et privilégier les dons en nature là où les conflits isolent des zones.

Actions à moyen terme :

Les gouvernements devraient renforcer la protection sociale afin qu’elle puisse être augmentée rapidement en cas de flambée des prix ou d’inondations. C’est essentiel, notamment dans les régions où la plupart des ménages doivent acheter (et non cultiver) leur alimentation.

Les organismes régionaux devraient faciliter les échanges transfrontaliers et émettre des alertes précoces. Cela permettrait de réduire l’incertitude politique qui perturbe les prix.

Les acteurs humanitaires et du développement devraient privilégier le rétablissement des moyens de subsistance des populations déplacées. Par exemple, les investissements dans la restauration des terres peuvent générer des retours importants et réduire le nombre de recours répétés aux situations d’urgence.

Actions à long terme :

L’objectif à long terme est de remédier à trois contraintes qui ne cessent de se manifester : l’insécurité ; la faiblesse des services ; et la résilience limitée de l’alimentation sensible au climat.

Premièrement, les gouvernements nationaux et les mécanismes de sécurité régionaux doivent mettre en œuvre des stratégies de stabilisation durables. La reprise agricole et l’intégration des marchés sont impossibles en période de conflit.

Deuxièmement, il faut investir dans le capital humain et les services essentiels qui réduisent directement la mortalité liée à la malnutrition. Cela inclut les soins de santé primaires, l’accès à l’eau potable et les programmes d’alimentation infantile. Le rapport de l’UNICEF sur le Burkina Faso fait état d’un nombre important de cas de malnutrition aiguë sévère traités, même en l’absence de discours sur la famine.

Enfin, il est essentiel de renforcer la résilience climatique. Cela passe par la maîtrise de l’eau, la fertilité des sols, la gestion des pâturages et la diversification des revenus. Le financement doit privilégier la prévention, et non seulement la réaction.

Chibuzo Henrietta Nwagboso

Analyste de recherche, CGIAR

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