À quelques semaines des élections législatives du 27 octobre, la politique israélienne connaît un phénomène inhabituel. Le principal défi adressé à Benjamin Netanyahu ne vient ni de la gauche pacifiste, ni d’un mouvement construit autour d’une remise en cause fondamentale de la puissance militaire israélienne. Il vient d’un ancien chef d’état-major de Tsahal, Gadi Eisenkot, devenu dirigeant du parti Yashar et aujourd’hui l’une des figures centrales de l’opposition.
Ce qui rend sa candidature politiquement intéressante. L’élection israélienne ne se réduit plus à une confrontation entre partisans et adversaires d’une politique de sécurité musclée. Eisenkot appartient lui-même à l’histoire militaire du pays. Son désaccord avec Netanyahu porte davantage sur la responsabilité politique, la conduite stratégique de la guerre, le fonctionnement de l’État et la manière dont Israël devrait transformer une supériorité militaire en résultat politique durable. L’alternative proposée aux électeurs pourrait ainsi être moins celle de la force contre la modération que celle de deux conceptions différentes de l’usage de la force.
Le général qui conteste le Premier ministre sur son propre terrain
Gadi Eisenkot a dirigé les Forces de défense israéliennes entre 2015 et 2019. Il est passé par la brigade Golani, a commandé la région Nord et s’est trouvé directement confronté aux menaces iraniennes, syriennes et libanaises. Son parcours interdit de le présenter simplement comme le représentant d’une opposition antimilitariste. Reuters le décrit d’ailleurs comme un dirigeant sécuritaire particulièrement ferme, associé à la doctrine dite de Dahiyeh, fondée sur l’emploi d’une puissance militaire considérable contre les infrastructures utilisées par des organisations ennemies.
Depuis des années, une part considérable de son capital politique repose sur sa capacité à placer la sécurité nationale au centre du débat. Eisenkot tente désormais de déplacer cette discussion. Il ne demande pas aux électeurs israéliens de renoncer à leur obsession sécuritaire. Il leur demande de juger les résultats obtenus, la qualité des décisions prises et la capacité du pouvoir politique à transformer les opérations militaires en stratégie.
Le 7 octobre est devenu une question de responsabilité politique
Trois ans après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, la question de la responsabilité continue de traverser la société israélienne. De nouvelles informations publiées ces dernières semaines affirment que des responsables égyptiens et émiratis auraient transmis avant l’attaque des avertissements sur la dégradation de la situation autour de Gaza. Netanyahu conteste avoir reçu les avertissements décrits dans ces publications et son entourage a rejeté plusieurs accusations comme politiquement motivées.
Eisenkot a placé cette question au centre de son offre politique en promettant notamment une commission d’enquête sur les défaillances entourant le 7 octobre. Cette différence est importante parce qu’elle touche à une question beaucoup plus large que l’événement lui-même. Qui doit répondre d’une catastrophe nationale lorsque les renseignements, l’armée, le gouvernement et le Premier ministre ont participé, chacun à son niveau, au système qui devait l’empêcher ?
Eisenkot n’est pourtant pas un Netanyahu inversé
Une erreur serait de lire cette élection comme l’apparition d’un candidat qui annoncerait nécessairement un bouleversement de la politique régionale d’Israël. L’arrivée de l’opposition au pouvoir ne signifierait pas automatiquement une transformation fondamentale de la politique israélienne sur la question palestinienne.
Les différences existent. Eisenkot critique la manière dont certaines victoires tactiques ont été exploitées politiquement, défend une enquête officielle sur le 7 octobre et a exposé des approches différentes concernant Gaza, le Liban, l’Iran et les violences commises par des extrémistes israéliens en Cisjordanie. Il reste pourtant issu du même univers stratégique israélien qui considère la supériorité militaire comme une condition essentielle de la sécurité nationale.
Eisenkot ne demande pas à Israël de devenir un autre pays. Il affirme pouvoir administrer autrement l’État qui existe déjà.
Battre Netanyahu électoralement ne suffit pas
Le problème d’Eisenkot est aussi arithmétique. Israël n’élit pas directement son Premier ministre. Les électeurs choisissent une Knesset de 120 sièges et le pouvoir dépend ensuite de la capacité à assembler au moins 61 députés autour d’une coalition viable. Une personnalité peut devenir extrêmement populaire sans disposer pour autant d’une majorité parlementaire capable de gouverner.
Les mesures d’opinion publiées à l’approche du scrutin illustrent cette difficulté. Le 2 octobre des projections situant le bloc de Netanyahu autour de 51 sièges et l’opposition autour de 53, les formations arabes pouvant obtenir entre 10 et 14 sièges. Ces chiffres restent des photographies de campagne et non un résultat électoral. Ils mettent surtout en évidence la centralité potentielle des partis arabes dans la formation d’une majorité.
La Cour suprême israélienne vient par ailleurs d’annuler la décision de la commission électorale qui avait exclu Ra’am et la Liste commune du scrutin, jugeant que les conditions juridiques permettant leur disqualification n’étaient pas réunies. Leur présence réintroduit pleinement cette équation dans la campagne.
C’est ici que commence le problème le plus complexe pour Eisenkot. Construire une coalition opposée à Netanyahu peut exiger de rapprocher des forces qui ne partagent ni la même conception de l’État, ni les mêmes priorités sécuritaires, ni la même position sur les citoyens arabes d’Israël, Gaza ou la Cisjordanie. Une élection peut retirer une majorité. Elle ne fabrique pas automatiquement une coalition de remplacement.
Netanyahu conserve une arme que ses adversaires connaissent bien
Benjamin Netanyahu reste le Premier ministre ayant exercé le pouvoir le plus longtemps dans l’histoire israélienne. Cette longévité ne repose pas uniquement sur une base électorale fidèle. Elle s’explique aussi par sa capacité à survivre à des coalitions fragiles, à exploiter les divisions de ses adversaires et à replacer régulièrement la sécurité nationale au centre de la compétition politique.
La campagne de 2026 continue de montrer cette capacité. Les débats récents sur la sécurité aérienne, l’Iran, Gaza et les avertissements précédant le 7 octobre ont rapidement été incorporés à la confrontation électorale. Chaque crise devient simultanément un événement sécuritaire et une bataille sur la définition du leadership.
Eisenkot tente justement de neutraliser cette mécanique en entrant sur le terrain que Netanyahu maîtrise le mieux. Il peut difficilement être présenté comme étranger aux réalités militaires ou incapable de comprendre la menace iranienne. Son parcours rend cette ligne d’attaque moins évidente. Sa difficulté se trouve ailleurs, dans sa capacité à transformer une réputation militaire et une demande de responsabilité publique en architecture parlementaire.
L’enjeu dépasse finalement les deux hommes
La question posée par cette élection n’est pas simplement de savoir qui occupera le bureau du Premier ministre. Depuis plusieurs années, la politique israélienne tourne autour de Netanyahu à un point tel que gouvernement, opposition, coalitions et ruptures se structurent fréquemment par rapport à sa présence.
Eisenkot teste une hypothèse différente. Un adversaire peut-il déplacer cette compétition du registre « pour ou contre Netanyahu » vers celui du fonctionnement même de l’État, de la responsabilité du pouvoir et de la stratégie à suivre après plusieurs années de guerre ?
Le 27 octobre donnera une réponse électorale. La réponse politique viendra ensuite, lorsque commencera la négociation des coalitions. Car le véritable défi posé à Gadi Eisenkot n’est pas seulement de déplacer Benjamin Netanyahu. Il est de démontrer qu’un système politique longtemps organisé autour de Netanyahu peut produire un gouvernement cohérent sans lui.
Et c’est le paradoxe de cette campagne israélienne. Pour tourner la page Netanyahu, ses adversaires doivent encore prouver qu’ils savent écrire la suivante.
NBSInfos.com
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