Tribunes Économiques

Franc congolais : quand la réponse rate la question

Il faut commencer par le reconnaître. Le fait que des économistes rattachés à la Banque centrale de la RDC prennent publiquement position face à une tribune critique constitue, en soi, un signal encourageant. Dans un espace public où la monnaie est trop souvent abordée sous l’angle de l’émotion immédiate, de la rumeur circulante et de l’invective politique, l’irruption d’un échange idéologique structuré mérite d’être saluée.

Encore faut-il qu’un débat porte effectivement sur les thèses formulées.

À la lecture de la réponse publiée par le Groupe de réflexion sur l’économie et le commerce, un trouble intellectuel s’impose. La tribune mobilise des références théoriques établies, convoque une littérature académique reconnue et aligne des rappels conceptuels incontestables. Elle s’emploie toutefois à réfuter un ensemble de propositions qui ne correspondent pas à celles développées dans le texte initial.

Le désaccord mis en scène relève moins d’une opposition analytique que d’un décalage interprétatif. Ce qui se présente comme une controverse doctrinale apparaît, à l’examen, comme un dialogue manqué, fondé sur une lecture partielle et une reconstruction approximative du propos critiqué.

Une critique institutionnelle transformée en défense technique

Mon propos n’a jamais consisté à contester la légitimité des interventions de la Banque centrale sur le marché des changes, mais à interroger leur orientation ainsi que la raison d’être qui leur est assignée dans le discours public. Dans une économie fortement dollarisée et structurellement importatrice, ces interventions relèvent d’un arsenal bien identifié, abondamment documenté et parfois justifié par les contraintes conjoncturelles. Le désaccord ne se situe pas sur le terrain de la technique monétaire.

Il apparaît toutefois une rupture problématique lorsque le gouverneur de la Banque centrale revendique explicitement, pour motif principal de ces interventions, la volonté de réduire l’appétence des Congolais pour l’usage du dollar. Une telle justification relève du champ des politiques économiques générales, lesquelles engagent des choix de comportement, de structure et d’incitation à l’échelle de la société, et non du mandat strictement monétaire confié à l’institution. En franchissant cette frontière conceptuelle et institutionnelle, la Banque centrale excède ses prérogatives constitutionnelles telles qu’elles ont été rappelées précédemment.

Ce glissement n’est pas anodin. Il transforme un instrument de stabilisation monétaire en outil de pilotage comportemental, brouillant la distinction fondamentale entre régulation monétaire et orientation économique. En droit comme en économie politique, cette confusion constitue une entorse à l’architecture institutionnelle, dès lors qu’elle attribue à une autorité indépendante une finalité normative qui ne lui appartient pas.

Ce qui a été interrogé dans Franc congolais : on aboie, on crie, on pleure… le plus important est manqué, ce n’est donc ni la sophistication technique des interventions ni leur conformité aux standards internationaux, mais la centralité excessive conférée à la monnaie dans le discours public, au point d’éclipser toute réflexion sur sa fonction sociale et sur les finalités économiques qu’elle est censée servir.

Réduire cette critique à une caricature, assimilable à une dénonciation simpliste de la gestion des réserves, permet d’éluder la question essentielle. Celle-ci porte sur la finalité assignée à l’instrument monétaire dans un contexte marqué par une pauvreté structurelle persistante et par une dissociation croissante entre les agrégats macroéconomiques et les conditions de vie réelles de la population.

Visa, Mastercard et le siècle manqué

Le contresens le plus révélateur de la réponse publiée concerne la question des systèmes de paiement.

La tribune du GREC érige Visa et Mastercard en leviers quasi naturels de modernisation et d’inclusion financière, laissant entendre que toute mise en question relèverait d’une posture idéologique hostile aux réseaux internationaux. Une telle lecture ne correspond pas au propos formulé.

Il n’a jamais été question de rejeter les systèmes internationaux de paiement en tant que tels. Ce qui a été mis en évidence, c’est leur insuffisance stratégique dès lors qu’ils sont érigés en horizon ultime de la modernisation financière. Visa et Mastercard numérisent l’acte de paiement. Ils ne modifient ni la structure productive de l’économie ni les modalités profondes de la circulation interne de la valeur.

La réponse attendue aurait gagné à suivre une autre démarche. Elle aurait consisté à relever les indices contenus dans le texte, à en analyser la direction implicite, à en dégager les enseignements comparatifs, notamment à travers l’expérience indienne des systèmes de paiement domestiques. Un examen attentif de cette trajectoire aurait permis de nourrir utilement la réflexion stratégique et d’éclairer l’institution qu’ils conseillent, la Banque centrale, sur les voies contemporaines de la souveraineté de paiement.

Le débat portait précisément sur ce registre. Il concernait l’absence persistante d’une infrastructure de paiement domestique intégrée, interopérable et souveraine, capable d’organiser la circulation monétaire à l’échelle de l’ensemble de la société, y compris dans ses segments informels. Des économies émergentes ont saisi cet enjeu en développant des systèmes nationaux de paiement conçus comme des biens publics stratégiques, dépassant largement la simple substitution du cash par la carte.

Répondre à cette critique par une défense de Visa revient à se situer dans une grammaire financière héritée du siècle précédent, alors même que la question posée engage les conditions institutionnelles, technologiques et sociales de la modernisation économique du siècle en cours.

Quand la monnaie devient l’économie

Le cœur du désaccord se situe sur un plan conceptuel.

La réponse du GREC rappelle, à juste titre, que la monnaie possède une valeur institutionnelle. Elle évite toutefois la question centrale soulevée par le texte initial, celle des effets produits lorsque la monnaie cesse d’être appréhendée comme un instrument de coordination pour devenir, dans l’imaginaire collectif, la représentation totale de l’économie.

En République démocratique du Congo, chaque variation du taux de change est interprétée comme un verdict national. Une appréciation est immédiatement assimilée à une victoire politique. Une dépréciation est vécue comme un effondrement historique. Cette focalisation excessive confère à la monnaie un statut d’oracle, transformant un outil technique en référent symbolique absolu et appauvrissant, par conséquent, la lecture économique.

Le franc congolais est ainsi discuté comme s’il condensait à lui seul la réalité sociale. Les réserves de change, le taux directeur et le dollar dominent l’espace public, tandis que les indicateurs qui renseignent sur les conditions matérielles de l’existence quotidienne demeurent relégués au second plan. La monnaie occupe le devant de la scène, pendant que la vie économique réelle des citoyens se trouve marginalisée dans le débat national.

Les grands absents de leur aboiement

Aucun passage de la réponse publiée ne s’attarde sérieusement sur les variables qui déterminent pourtant l’économie telle qu’elle est effectivement vécue par la population. Le pouvoir d’achat réel des ménages, le niveau du chômage, l’accès au logement, la sécurité alimentaire, la mobilité sociale, l’accès au crédit productif en dehors de Kinshasa, la capacité des familles à se projeter dans le temps ainsi que la compétitivité des compétences congolaises sur les marchés du travail internationaux demeurent totalement absents de l’argumentation proposée.

Ces dimensions ne relèvent ni de la spéculation philosophique ni de l’abstraction théorique. Elles constituent le cœur de l’économie politique concrète, celle qui évalue la performance d’un système économique à partir des conditions matérielles d’existence, des trajectoires sociales réelles et de l’insertion effective du capital humain dans l’économie mondiale. Leur éviction du débat public n’est pas anodine. Elle révèle une confusion persistante entre la représentation monétaire et la réalité sociale, confusion qui conduit à commenter des agrégats tout en ignorant les vies qu’ils sont censés traduire.

Je réitère : la monnaie n’est pas l’économie

C’est à ce point précis que la divergence devient fondamentale.

Un pays peut afficher une monnaie relativement stable tout en maintenant une majorité de sa population dans des conditions de pauvreté persistante. Un autre peut évoluer avec une monnaie durablement dépréciée tout en assurant à ses citoyens un niveau de vie élevé et des perspectives sociales solides. La différence ne se situe ni dans le symbole monétaire ni dans le taux de change nominal.

Elle réside dans la structure productive de l’économie, dans la qualité des institutions, dans le degré d’inclusion économique et dans l’investissement soutenu dans le capital humain. Ce sont ces éléments qui déterminent la capacité d’une société à produire, à répartir et à transformer la valeur de manière durable.

À cet égard, l’insistance quasi réflexe sur des cadres théoriques importés gagnerait à être complétée par une lecture attentive des analyses produites sur nos propres trajectoires historiques et institutionnelles. Au lieu de réciter mécaniquement des grilles consacrées, les économistes appelés à éclairer le débat public auraient intérêt à s’inspirer de mes travaux tels que Why Nations Crawl and Others Use Béquilles to Stand, qui proposent une lecture endogène des blocages structurels et des mécanismes d’adaptation des sociétés sous contrainte.

La compréhension du Social Contract Ratio permet précisément d’articuler économie, institutions et comportements collectifs dans une perspective de politique économique appliquée. Elle offre un cadre opérationnel pour guider ceux qui sollicitent un éclairage en matière de politique économique et de choix de société, au-delà de la seule gestion monétaire.

L’économie commence avec les personnes. Elle s’épuise sans elles. La monnaie n’en constitue qu’un langage de coordination, un instrument parmi d’autres, une couche dérivée qui ne prend sens qu’à travers la réalité humaine, sociale et institutionnelle qu’elle organise.

Conclusion

La tribune du GREC présente le mérite d’ouvrir un espace de discussion. Elle en évite toutefois le cœur. Elle se concentre sur la défense de l’instrument là où la question posée portait sur la finalité. Elle protège la monnaie là où le propos interrogeait la société que cette monnaie est censée organiser et servir.

Tant que le débat économique congolais demeurera prisonnier de cette confusion, il continuera à commenter les variations monétaires tout en laissant la population évoluer dans une économie qui ne traduit ni ses conditions matérielles d’existence ni ses trajectoires sociales réelles.

Le plus important reste manqué.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Économiste politique hétérodoxe
Chancelier de l’Université Lumumba

roi makoko

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