Franc congolais : on aboie, on crie, on pleure, on applaudit — mais le plus important est manqué

Au même moment, deux messages tombent et se contredisent sans jamais se parler. La banque centrale annonce une baisse du taux directeur, geste supposé technique, presque rassurant. Dans la foulée, le gouvernement prévient que le franc congolais s’apprête à encaisser un choc. La simultanéité brouille tout. Est-ce une politique de soutien ou un aveu d’impuissance ? Une anticipation maîtrisée ou une panique préventive ? Le pays entre dans un état familier de confusion. Personne ne sait s’il faut respirer ou paniquer.

Alors la scène s’anime. On aboie, on crie, on pleure, on applaudit. Les apprentis sorciers commentent l’instant sans cadre. Les politiciens réagissent à l’émotion du jour. Les cambistes de trottoir réajustent leurs taux à la rumeur. La diaspora transforme chaque variation en verdict historique. La monnaie devient un oracle. Elle monte, c’est une victoire. Elle baisse, c’est l’effondrement. Tout se lit dans le chiffre, comme si l’économie entière se résumait à une ligne de change.

Dans l’espace public, le débat sur le franc congolais se focalise sur le bruit conjoncturel, tandis que la BCC tripote nos réserves en devises, comme si un jonglage tactique pouvait se substituer à une véritable réflexion sur la fonction de notre monnaie. Réduit à des manœuvres de petites dépenses de tous les jours, le franc congolais ne permet ni la projection dans le temps, ni la planification des ménages, ni l’élaboration d’une vision économique nationale. Le vacarme remplace la réflexion et, plus grave encore, l’essentiel, bien au-delà de la simple fonction d’une monnaie, est manqué.

La confusion congolaise sur la monnaie

La monnaie est traitée comme une fin en soi. On la scrute, on la compare, on la redoute, on la célèbre. Elle devient le centre du débat public, le critère dominant de réussite nationale. Sa variation est interprétée comme une victoire politique ou une catastrophe historique. Cette fixation traduit une erreur fondamentale. Quand un instrument prend la place de ce qu’il est censé servir, toute lecture économique commence déjà faussée.

La monnaie n’est pourtant qu’un mécanisme de circulation. Elle ne produit pas la richesse, elle en facilite le mouvement. Elle ne porte aucune valeur autonome, elle reflète des relations humaines faites de travail, d’échange et de confiance. Elle n’existe économiquement que tant qu’elle circule. Dès qu’on lui attribue une puissance propre, le raisonnement s’inverse. Le moyen devient une entité autonome, détachée de la réalité sociale qu’il devait organiser.

Lorsque la monnaie est retenue, manipulée, immobilisée, elle cesse d’être un simple instrument. Elle devient un facteur de déséquilibre. La rareté n’est plus liée à la production réelle, elle est fabriquée par le blocage de la circulation. Les prix cessent d’informer, ils déforment. La confiance se fragilise progressivement, puis se dissout. Une société peut alors disposer de monnaie en abondance tout en s’appauvrissant dans ses fondations économiques.

C’est à ce stade qu’apparaît la corruption dans son sens le plus profond. Pas seulement comme détournement visible ou fraude administrative, mais comme destruction du lien de confiance qui rend l’échange possible. En République démocratique du Congo, la monnaie devient fréquemment un outil d’extraction plutôt qu’un vecteur de circulation. Tirer profit des pénuries, exploiter l’asymétrie d’information, gagner sans contribuer deviennent des stratégies rationnelles. La corruption ne réside plus dans l’acte isolé, mais dans un système où la rupture du lien social devient rentable. Là où la monnaie sert à capter plutôt qu’à faire circuler, l’économie se vide de sa substance.

Cette lecture n’est ni récente ni étrangère à l’histoire de la pensée économique. Elle précède Adam Smith, Marx et les banques centrales. Elle a été formulée il y a près de mille ans par Al-Ghazali, pour qui la corruption ne se définissait pas uniquement par l’illégalité, mais par toute pratique qui détourne la monnaie de sa fonction sociale et détruit la confiance collective. Il liait la monnaie à la moralité non par la spiritualité, mais par la responsabilité. Une monnaie ne tient que si ceux qui l’utilisent respectent la fonction qu’elle est censée remplir. Lorsqu’elle s’en détache, elle peut continuer d’exister comme symbole, mais elle cesse de fonctionner comme institution économique.

La simple existence du nzimbu au XVIᵉ siècle dans le royaume Kongo indique que cette compréhension n’était pas étrangère à nos propres sociétés. Bien avant la colonisation monétaire, nos ancêtres avaient saisi que la monnaie ne valait que par l’ordre social qu’elle organisait, par la confiance qu’elle matérialisait, par la circulation qu’elle permettait. Cette intuition apparaît après l’Orient savant et avant l’Occident moderne, preuve que la compréhension de la monnaie comme institution sociale n’a jamais été l’apanage d’un seul monde.

Et là encore, le plus important est manqué.

Mea culpa ?

Lors de la pré-campagne présidentielle de 2023, six axes structurants avaient été formulés comme un menu cohérent de réformes fondamentales, appelés à être repris et approfondis à l’horizon 2028 tant leur pertinence demeure intacte face à l’absence persistante de réponses structurelles. Ces axes visaient à combler les déficits fondamentaux de la transformation sociale et du développement économique que le pouvoir en place, sous Félix Tshisekedi, n’a su ni engager lors de son premier mandat ni corriger au cours de son mandat actuel. Ils relevaient d’une posture idéologique assumée, destinée à désamorcer l’argumentaire populiste par l’analyse, et procédaient d’un diagnostic institutionnel rigoureux. Le dysfonctionnement central de l’économie congolaise n’y était pas identifié comme une insuffisance nominale de monnaie, mais comme une défaillance de sa circulation effective. L’enjeu fondamental consistait dès lors à accroître la vitesse de circulation monétaire en corrigeant une préférence excessive pour le cash, laquelle immobilise la valeur, fragmente les échanges, affaiblit la transmission monétaire et limite durablement l’effet d’entraînement sur l’activité économique réelle.

Dans ce contexte, l’élévation de Visa au rang de symbole de modernité révèle une confusion stratégique profonde. La numérisation d’un intermédiaire étranger ne se substitue pas à la construction d’une infrastructure financière nationale. Tandis que des pays comme l’Inde et la Chine développent des systèmes de paiement domestiques afin de contourner la position dominante de Visa et Mastercard au nom de la souveraineté économique et de la sécurité nationale, la RDC choisit une voie inverse. Au lieu de vulgariser et d’ancrer un système comme nzimbu.com, conçu par des Congolais pour des Congolais, elle externalise un levier central de sa politique monétaire et financière. Ce choix institue une dépendance technologique durable, dissimulée sous le langage trompeur de l’innovation.

L’erreur la plus déterminante demeure cependant d’ordre conceptuel. La banque centrale continue d’être perçue comme l’agent principal de création monétaire. En réalité, la monnaie est créée majoritairement par les banques commerciales à travers l’octroi de crédit. Le rôle de la banque centrale est d’organiser l’architecture du système, de réguler les conditions du crédit et d’assurer la stabilité, non de produire directement l’activité économique. En l’absence d’un réseau financier dense, inclusif et territorialement équilibré, le multiplicateur monétaire reste concentré dans la capitale. Les conséquences sont connues. Pression inflationniste généralisée, concentration des gains, marginalisation économique des provinces.

La divergence avec le régime en place se situe avant tout sur le terrain théorique. La lecture dominante s’inscrit dans un cadre néoclassique où la création monétaire, pensée comme exogène, sert principalement à assurer la continuité du fonctionnement de l’appareil étatique. À l’inverse, je défends une approche hétérodoxe dans laquelle la création monétaire, fondamentalement endogène, constitue un instrument de dynamisation de l’économie réelle et de structuration de l’activité productive. De la même manière, là où l’économie informelle est appréhendée comme une déviation à corriger, je la considère comme un espace de potentialités économiques à moderniser. L’alternative ne se joue pas entre ordre et chaos, mais entre inclusion et marginalisation. En négligeant cette distinction structurante, le débat public se détourne de l’essentiel. Et là encore, le plus important est manqué.

Le confort de l’autopilote monétaire

Oui, l’État doit émettre de la monnaie pour qu’une économie fonctionne. La monnaie constitue une condition nécessaire à l’échange, à l’investissement et à la coordination des activités économiques. Toutefois, dans une économie profondément dollarisée comme celle de la République démocratique du Congo, un arbitrage de facilité s’est progressivement imposé. Au lieu de bâtir la crédibilité de la monnaie nationale par le renforcement des institutions, la discipline budgétaire et l’expansion de l’économie productive, le pays s’en remet à la crédibilité monétaire d’autrui. Ce choix n’est pas neutre. Il traduit un renoncement stratégique à l’effort institutionnel de long terme.

Dans un environnement marqué par une érosion persistante de la confiance envers ceux chargés de définir et de conduire les politiques monétaires et fiscales, l’ancrage au dollar fonctionne comme un régime d’autopilote. Il ne constitue ni une vision ni un projet économique. Il est perçu comme un mécanisme de stabilisation par défaut, une solution de moindre risque dans un contexte où la crédibilité interne fait défaut.

Cette dépendance engendre un coût politique et intellectuel substantiel. Elle appauvrit structurellement le dialogue national et en rétrécit l’horizon analytique. Le débat public se cristallise sur le franc congolais et ses fluctuations quotidiennes, sur les cours du cuivre et du cobalt, sur le taux directeur et sur le dollar. Cette focalisation monétaire et extractive occulte presque entièrement les indicateurs qui rendent compte de l’économie telle qu’elle est réellement vécue par la population. Le chômage effectif demeure imparfaitement mesuré. L’indice de sentiment économique des ménages n’est ni suivi de manière systématique ni intégrée aux cadres d’analyse. La vitesse de circulation de la monnaie reste largement ignorée. La pénurie de logements, à l’instar du capital humain, relève davantage de l’invocation rhétorique que d’un champ d’analyse soumis à une mesure empirique systématique. La compétitivité des compétences congolaises sur les marchés internationaux, de même que le niveau réel et l’effectivité du salaire minimum, échappent à tout dispositif de suivi structuré. La mobilité sociale, enfin, demeure quasi absente du débat public, alors même que la RDC a été identifiée comme le pays concentrant la plus forte proportion de pauvreté extrême au monde.

Le plus important manqué

Le silence qui traverse toute la nation et toutes les couches sociales, élites, médias, débrouillards du quotidien comme chômeurs endurcis, entourant notre couronnement comme pays abritant la plus forte concentration de pauvreté extrême au monde, ne peut être relégué au rang d’une simple carence statistique, pas plus qu’il ne saurait être un secret dont je serais l’unique détenteur dans une nation de plus de cent millions d’habitants. Il révèle une confusion conceptuelle durable, profondément ancrée dans les représentations collectives. Dans un contexte comme celui de la RDC, où l’instabilité monétaire a longtemps structuré les mécanismes mêmes de la survie quotidienne, la monnaie a progressivement cessé d’être perçue comme un instrument pour devenir, dans l’imaginaire économique, l’économie elle-même. Il n’est donc pas surprenant que l’affirmation selon laquelle la monnaie n’est pas l’économie suscite stupeur et résistance intellectuelle.

Une monnaie nationale n’en constitue pourtant qu’une couche dérivée, un dispositif de coordination, un langage de l’échange. À elle seule, elle ne renseigne ni sur le niveau de vie réel, ni sur la dignité sociale, ni sur la capacité collective de progrès. S’enfermer dans l’analyse monétaire tout en négligeant les conditions humaines, institutionnelles et productives qui la rendent opérante revient à confondre la représentation avec la réalité, à prendre l’ombre pour l’objet qu’elle prétend décrire.

Un pays peut afficher une monnaie relativement appréciée tout en maintenant sa population dans des conditions de pauvreté persistante, comme le montre le cas du Mozambique. À l’inverse, un autre peut tolérer une monnaie durablement dépréciée tout en assurant à ses citoyens un niveau de vie élevé, à l’image du Japon. La différence ne se situe ni dans le symbole monétaire ni dans le taux de change nominal, mais dans la structure productive de l’économie, la qualité des institutions et l’épaisseur du capital humain.

Le plus important manqué ? La monnaie n’est pas l’économie. Elle n’en est qu’une expression secondaire. L’économie commence avec les personnes et s’arrête sans elles. Elle repose sur les femmes et les hommes, sur leur capacité à produire, à innover, à se projeter, à apprendre, à créer de la valeur, à entreprendre et à transformer leur environnement, mais aussi à préserver leur santé et celle de leurs proches, condition matérielle minimale sans laquelle toute croissance mesurée perd sa signification économique. Tout le reste n’est qu’instrument.

À force d’être obsédé par des agrégats monétaires et des indicateurs macroéconomiques déconnectés de la vie réelle, le dialogue national se détourne du travail, des trajectoires sociales et des conditions matérielles des citoyens, condamnant la RDC à demeurer clouée au bas des classements qui traduisent la médiocrité structurelle de son économie et renvoient, jour après jour, à travers toute la nation et toutes les couches sociales, le miroir d’une humiliation sociale et économique profonde, marquée par l’extrême pauvreté, dans l’attente tacite qu’un autre pays parvienne à faire pire et nous détrône, exploit que nous finirions sans doute par célébrer comme un soulagement.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe

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