Europe rompt avec Visa et Mastercard pendant que la RDC s’engage dans la direction opposée

Un basculement silencieux mais structurant traverse aujourd’hui l’économie mondiale des paiements. Après des décennies durant lesquelles les réseaux américains Visa et Mastercard ont organisé l’essentiel des transactions électroniques internationales, l’Europe cherche désormais à reprendre la maîtrise de ses infrastructures financières. Ce mouvement ne relève pas d’un simple ajustement technique. Il traduit une prise de conscience stratégique sur le lien étroit entre contrôle des paiements et capacité souveraine.

L’Europe n’est pas seule dans cette réorientation. La Chine a développé son propre écosystème avec China UnionPay, ainsi que des plateformes dominantes comme Alipay et WeChat Pay, réduisant considérablement la place des réseaux occidentaux sur son territoire. L’Inde a suivi une trajectoire comparable avec National Payments Corporation of India et son système Unified Payments Interface, qui a profondément transformé la structure des paiements nationaux en rapatriant le contrôle des rails transactionnels. Ces exemples illustrent une tendance mondiale où les grandes économies cherchent à sécuriser leurs infrastructures critiques plutôt qu’à les externaliser.

Dans ce contexte, la RDC semble s’orienter vers un approfondissement de son intégration aux réseaux internationaux existants. Ce contraste ne tient pas à une différence de modernité, mais à une divergence stratégique. Tandis que plusieurs puissances économiques consolident leur autonomie en matière de paiements, la RDC envisage une insertion plus poussée dans des infrastructures contrôlées ailleurs. Deux trajectoires se dessinent, révélant des conceptions distinctes du rapport entre intégration globale et maîtrise souveraine des flux financiers.

24 000 milliards de dollars sous dépendance extérieure

Chaque année, près de 24 000 milliards de dollars de flux de paiement en Europe sont traités par les réseaux de Visa et Mastercard. Il ne s’agit pas seulement d’achats en magasin ou de transactions en ligne, mais de l’ensemble de la mécanique quotidienne qui fait fonctionner l’économie contemporaine, des règlements interentreprises aux plateformes numériques qui structurent la consommation et les services. Une part substantielle de la vie économique européenne circule ainsi sur des infrastructures qui relèvent d’une juridiction extérieure.

L’enjeu dépasse la question des commissions. Il touche à la maîtrise des données transactionnelles, à l’accès aux informations stratégiques et au contrôle des infrastructures critiques qui assurent la compensation et le règlement des paiements. Lorsque les centres décisionnels et les capacités techniques sont situés hors du périmètre souverain, la marge d’autonomie économique se réduit mécaniquement.

Dans un contexte international marqué par la fragmentation géopolitique, les sanctions extraterritoriales et l’imprévisibilité politique aux États-Unis, notamment sous l’ère Donald Trump, la question prend une dimension supplémentaire. L’instabilité stratégique et la volatilité des orientations américaines rappellent que la dépendance à des infrastructures étrangères expose un continent à des décisions sur lesquelles il n’a aucun contrôle direct. Ce qui était perçu comme une simple externalité de la mondialisation apparaît désormais comme une vulnérabilité structurelle susceptible, en période de tension, de devenir un levier de pression.

La réponse européenne : reconstruire ses propres rails

Face à la prise de conscience de sa dépendance structurelle, un consortium de grandes banques européennes a lancé la European Payments Initiative. Cette initiative vise à doter le continent d’une infrastructure de paiement intégrée, capable de rivaliser avec les réseaux internationaux dominants. Son instrument opérationnel, Wero, repose sur les infrastructures SEPA instantanées et permet des transferts directs via numéro de téléphone, sans recourir aux circuits traditionnels des cartes internationales.

L’ambition dépasse la simple innovation technologique. Il s’agit de rapatrier la maîtrise des données transactionnelles, de limiter les commissions versées à des opérateurs étrangers et de restaurer une capacité d’arbitrage stratégique sur un segment clé de l’économie numérique. Autrement dit, l’Europe cherche à reconstruire des rails de paiement placés sous son propre contrôle juridique et institutionnel.

En parallèle, la Banque centrale européenne développe un projet d’euro numérique destiné à garantir la présence d’une monnaie publique dans l’économie digitale. Cette démarche vise à préserver le rôle de la banque centrale dans un environnement où les infrastructures privées occupent une place croissante.

L’Europe ne cherche pas à exclure Visa ou Mastercard de son marché. Elle cherche à corriger une asymétrie en réduisant sa dépendance exclusive à leur égard. L’objectif n’est pas la rupture, mais la réappropriation stratégique.

La RDC à contre-courant

Pendant que l’Europe s’emploie à réduire son exposition aux réseaux américains et à reconstruire des infrastructures de paiement sous contrôle continental, la République démocratique du Congo semble envisager un élargissement de l’implantation de ces mêmes acteurs dans son système financier. Ce décalage stratégique interroge. Il ne s’agit pas simplement d’une différence de rythme de développement, mais d’une divergence d’orientation.

À première vue, l’intégration accrue de Visa et Mastercard peut être présentée comme un signe d’ouverture et d’alignement sur les standards internationaux. Elle facilite les paiements transfrontaliers, simplifie certaines transactions commerciales et peut rassurer une partie des investisseurs étrangers. Dans un environnement où la crédibilité financière est souvent scrutée, cette insertion dans des réseaux globaux peut sembler pragmatique.

Cependant, la question de fond demeure. Si des économies avancées, dotées de systèmes financiers sophistiqués, considèrent aujourd’hui cette dépendance comme une vulnérabilité stratégique, pourquoi un pays émergent choisirait-il d’ancrer davantage son architecture financière dans des infrastructures qu’il ne contrôle pas ? L’adoption massive de ces réseaux implique une externalisation des infrastructures critiques, un transfert continu de données transactionnelles hors du territoire national, l’acceptation de coûts structurels permanents et, potentiellement, un ralentissement du développement de solutions locales capables d’émerger et de s’adapter aux réalités nationales.

Pour un pays qui affirme vouloir consolider sa souveraineté économique et monétaire, ce choix ne peut être traité comme une simple décision technique. Il engage la structure même du système financier futur et mérite, à ce titre, une réflexion stratégique approfondie.

Rattrapage technologique ou autonomie stratégique

La digitalisation des paiements en RDC ne peut être réduite à l’incantation répétée de « l’inclusion financière ». Dans un pays où l’extrême pauvreté demeure structurelle et massive, l’ouverture d’un portefeuille mobile ne modifie ni la base productive, ni la distribution du revenu, ni la capacité d’accumulation. L’inclusion, présentée comme solution universelle, devient trop souvent un slogan commode. Elle sert les stratégies commerciales des opérateurs de mobile money et finit, par effet d’écho, par s’installer dans le langage institutionnel sans examen critique suffisant. Bancariser la pauvreté ne signifie pas la résorber.

Le véritable enjeu est macroéconomique. Il concerne la vitesse de circulation de la monnaie, la densité des échanges et la fluidité du marché intérieur. Accélérer les transactions, réduire les coûts de friction, sécuriser les règlements et rendre les flux plus lisibles constituent des leviers puissants pour stimuler l’activité. L’économie informelle ne disparaît pas par décret. Elle se transforme lorsque les instruments transactionnels deviennent plus efficaces que le cash et que la circulation monétaire gagne en rapidité et en prévisibilité. Ce n’est pas le nombre de comptes ouverts qui importe, mais la capacité du système à intensifier l’activité réelle.

Cependant, le rattrapage technologique ne doit pas être confondu avec l’importation mécanique d’infrastructures conçues et contrôlées ailleurs. Les rails de paiement ne sont pas de simples outils techniques. Ils organisent la collecte de données, structurent les flux financiers et conditionnent la capacité d’arbitrage en cas de tension économique ou politique. Celui qui contrôle ces rails contrôle une partie de la chaîne de valeur transactionnelle et conserve un pouvoir d’influence sur l’économie connectée.

Dans un monde où les infrastructures financières sont devenues des instruments de puissance, la question dépasse la technique bancaire. Elle touche au cœur de la souveraineté économique. Le débat ne peut donc pas se limiter à une opposition superficielle entre innovation et conservatisme. Il doit porter sur la nature du développement poursuivi. Cherche-t-on à accélérer la transformation productive et à renforcer la maîtrise nationale des flux ou à intégrer davantage l’économie dans des architectures dont le centre de décision demeure extérieur. De cette orientation dépendra la trajectoire structurelle de la RDC pour les décennies à venir.

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Deux trajectoires, une même question

L’Europe, après avoir longtemps bénéficié du confort d’un système globalisé dominé par Visa et Mastercard, découvre progressivement le coût stratégique de cette dépendance. Ce coût n’est pas seulement financier. Il est institutionnel, informationnel et géopolitique. Lorsque les rails de paiement échappent au contrôle d’un continent, ce sont les flux de données, les marges de décision et parfois même les capacités de résilience qui se déplacent hors de son périmètre souverain. L’Europe tente donc de reconstruire ce qu’elle avait délégué. Elle ne renie pas la mondialisation. Elle cherche à rééquilibrer le rapport de force.

La République démocratique du Congo se trouve à un moment charnière similaire, mais dans un contexte différent. Alors que le débat mondial s’intensifie sur la maîtrise des infrastructures critiques, la tentation est grande d’assimiler l’intégration aux grands réseaux internationaux à une avancée naturelle, presque obligatoire. Pourtant, ce choix n’est pas neutre. Il engage l’architecture future du système financier national. Il détermine qui capte la donnée, qui fixe les règles techniques et qui prélève la rente transactionnelle sur chaque échange quotidien.

Il ne s’agit pas de prôner l’isolement ni de rejeter la coopération internationale. Aucun pays ne se développe en autarcie. La question est plus subtile et plus exigeante. Le développement financier doit-il simplement connecter la RDC aux infrastructures existantes ou doit-il renforcer sa capacité propre à structurer, orienter et sécuriser ses flux économiques ? Autrement dit, la connexion au système mondial doit-elle être un levier d’autonomie ou un mécanisme d’ancrage dans une dépendance durable ?

Les décisions prises aujourd’hui en matière d’infrastructures de paiement ne sont pas techniques. Elles sont fondatrices. Elles détermineront la vitesse de circulation de la monnaie, la capacité de supervision macroéconomique, la profondeur du marché intérieur et le pouvoir de négociation futur du pays. Une architecture financière façonne l’économie pour plusieurs décennies. Elle crée des sentiers institutionnels difficiles à inverser.

La souveraineté ne réside pas uniquement dans l’affirmation politique ou la rhétorique institutionnelle. Elle se matérialise dans l’architecture des systèmes qui structurent la circulation de la valeur, organisent l’information économique et conditionnent la capacité d’action publique. Les infrastructures de paiement, bien qu’invisibles au quotidien, constituent l’ossature silencieuse de la puissance moderne. Maîtriser ces infrastructures, c’est préserver la faculté de décider, d’arbitrer et d’orienter son propre destin économique. Les déléguer sans stratégie revient à externaliser une part essentielle de sa capacité souveraine.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba – Économiste politique hétérodoxe

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