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Après sept mois de guerre, Washington et Téhéran continuent à se parler tout en menaçant de reprendre les frappes. L’apparente contradiction résume parfaitement la logique des négociations actuelles. Les deux camps veulent mettre fin à un conflit devenu coûteux, mais aucun ne veut donner à l’autre la possibilité de présenter l’accord comme une capitulation.
L’Iran a transmis une nouvelle proposition de sortie de crise, Washington y a répondu officiellement, puis Donald Trump l’a jugée insuffisante. Le vice-président JD Vance a parallèlement réaffirmé le 6 octobre que tout accord devrait comporter une réduction concrète des capacités iraniennes d’enrichissement de l’uranium.
La négociation porte donc sur beaucoup plus qu’un cessez-le-feu. Elle cherche à déterminer comment répartir entre les deux adversaires les coûts politiques d’une guerre qu’aucun n’a réussi à terminer dans les conditions qu’il souhaitait. Washington voudrait transformer sa supériorité militaire en concessions nucléaires durables. Téhéran tente de convertir sa capacité de nuisance régionale, notamment autour du détroit d’Ormuz, en allègement des sanctions et en garanties économiques. Chacun arrive à la table avec des pertes, mais également avec suffisamment de moyens pour continuer à infliger des pertes à l’autre.
Le nucléaire ne suffit plus à expliquer la négociation
Washington continue à présenter le programme nucléaire iranien comme la question fondamentale. JD Vance affirme qu’un accord ne peut reposer sur de simples assurances selon lesquelles Téhéran ne fabriquerait pas d’arme atomique. Les États-Unis veulent des limitations observables de la capacité d’enrichissement iranienne et contestent notamment la justification d’un enrichissement atteignant 60 %, niveau très supérieur à celui nécessaire pour la plupart des usages civils.
Pour Téhéran, accepter une réduction substantielle de l’enrichissement sans contrepartie économique importante reviendrait pourtant à abandonner l’un de ses principaux leviers de négociation. L’Iran demande notamment un allègement des sanctions, la levée de certaines restrictions sur ses exportations pétrolières et un relâchement de la pression maritime américaine. Une proposition iranienne récente liait même la réouverture du détroit d’Ormuz à plusieurs concessions américaines.
Le désaccord révèle deux conceptions opposées de ce que signifie négocier. Washington souhaite que l’Iran démontre d’abord sa renonciation à une capacité nucléaire jugée dangereuse. Téhéran veut obtenir des garanties économiques et sécuritaires avant de sacrifier cette capacité. Chaque camp réclame donc à l’autre le geste qui rendrait ensuite son propre compromis acceptable.
L’expérience de l’accord nucléaire de 2015 continue nécessairement à peser sur ce calcul. Un gouvernement iranien qui renoncerait une nouvelle fois à une partie substantielle de son programme sans garanties solides devrait expliquer à sa population et aux factions les plus dures du régime pourquoi les avantages économiques promis seraient cette fois durables. La négociation actuelle porte donc autant sur la crédibilité future des engagements américains que sur le nombre de centrifugeuses iraniennes.
Ormuz a donné à l’Iran quelque chose que les sanctions ne pouvaient pas lui retirer
La géographie fournit à l’Iran un avantage qu’aucune sanction financière ne peut complètement supprimer. Le détroit d’Ormuz reste l’un des passages énergétiques les plus importants au monde et les perturbations qui l’affectent peuvent transmettre rapidement un conflit régional aux prix internationaux de l’énergie.
Téhéran a exploité ce levier dans ses propositions récentes. L’Iran s’est notamment déclaré prêt à rouvrir le détroit dans un délai déterminé en échange de mesures américaines comprenant un allègement des restrictions sur le pétrole iranien et la levée du blocus de certains ports. Donald Trump a rejeté cette offre, jugeant les concessions iraniennes insuffisantes.
Le paradoxe réside dans le caractère mutuellement destructeur de cet instrument. Perturber Ormuz permet à l’Iran d’augmenter le coût économique supporté par ses adversaires, mais réduit également sa propre capacité à exporter et aggrave une situation intérieure déjà très difficile. Les sanctions, le blocus portuaire et la guerre ont fortement affecté l’économie iranienne, tandis que le rial a atteint de nouveaux planchers et que le prix de certains médicaments a fortement augmenté.
Washington subit un autre type de coût. Les États-Unis disposent d’une économie infiniment plus grande et peuvent financer une campagne militaire beaucoup plus longtemps que l’Iran. Cette supériorité ne signifie pourtant pas que le coût politique reste négligeable. Reuters rapporte que la guerre coûte environ 3 milliards de dollars par mois aux États-Unis et qu’elle alimente parallèlement les inquiétudes sur les prix de l’énergie à l’approche des élections de mi-mandat.
La puissance économique ne se mesure donc pas uniquement à la capacité de payer une guerre. Elle dépend aussi de la capacité politique à faire accepter son prix. Une hausse du carburant ressentie chaque semaine par des millions d’automobilistes peut peser davantage électoralement qu’un montant beaucoup plus élevé inscrit dans les dépenses militaires fédérales. Téhéran ne possède pas les ressources de Washington, mais il peut tenter de transformer sa position géographique en impôt indirect sur le consommateur américain.
L’Iran ne peut rivaliser avec la puissance militaire américaine, mais il peut augmenter le prix auquel les États-Unis exercent cette puissance. Washington cherche donc à neutraliser simultanément deux formes de pression, le programme nucléaire iranien et la capacité de Téhéran à perturber durablement le commerce énergétique.
La paix devient possible lorsque continuer coûte davantage que céder
La principale question n’est finalement pas de savoir si les États-Unis et l’Iran veulent réellement la paix. Les gouvernements peuvent souhaiter mettre fin à une guerre tout en considérant les conditions proposées par l’adversaire plus coûteuses que sa poursuite.
Donald Trump a évoqué la possibilité d’une reprise des opérations militaires si aucun accord satisfaisant n’émerge et les États-Unis ont maintenu une présence militaire importante dans la région. L’Iran conserve de son côté suffisamment de capacités militaires, géographiques et régionales pour rendre une nouvelle escalade coûteuse, même sans pouvoir vaincre conventionnellement les États-Unis.
La négociation actuelle ressemble donc moins à une recherche abstraite de paix qu’à une comparaison permanente des coûts. Chaque gouvernement tente de déterminer si quelques semaines supplémentaires de pression amélioreront sa position ou détruiront davantage de ressources qu’elles ne permettront d’obtenir de concessions.
Une nouvelle proposition iranienne peut réduire certains écarts tout en donnant à Washington l’impression que quelques semaines supplémentaires de pression permettront d’obtenir davantage. Une réponse américaine peut offrir certaines ouvertures économiques tout en convainquant Téhéran que la poursuite des perturbations maritimes améliorera encore son pouvoir de négociation. Tant que chaque camp croit que demain lui offrira un meilleur accord qu’aujourd’hui, la guerre conserve une rationalité stratégique, même lorsqu’elle produit des pertes considérables.
Le tournant apparaîtra lorsque cette croyance disparaîtra des deux côtés au même moment. Washington devra conclure que poursuivre la guerre ne réduira plus suffisamment les capacités iraniennes pour justifier son coût militaire, énergétique et politique. Téhéran devra accepter que prolonger le conflit ne lui permettra pas d’obtenir un allègement beaucoup plus favorable des sanctions sans risquer une dégradation supplémentaire de son économie et de ses infrastructures.
Les guerres se terminent rarement lorsque les adversaires se découvrent soudain une confiance réciproque. Elles se terminent plus souvent lorsqu’une nouvelle arithmétique s’impose. Chaque camp commence à préférer une victoire incomplète aujourd’hui à une victoire théorique devenue trop chère demain.
Washington et Téhéran semblent se rapprocher de ce calcul sans l’avoir encore entièrement adopté. Leur diplomatie reste donc accompagnée de porte-avions, de sanctions, de menaces et de perturbations maritimes. L’apparente incohérence possède pourtant sa propre logique. Les deux adversaires ne négocient pas malgré la guerre. Ils utilisent encore la guerre pour négocier le prix de sa fin.
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