La République démocratique du Congo (RDC) possède un potentiel hydroélectrique gigantesque – estimé à 100 000 MW – notamment sur le site d’Inga. Pourtant, ce potentiel reste largement inexploité, tandis que l’accès à l’électricité et au numérique demeure très limité. Cet article propose un changement de paradigme : plutôt que d’imiter les pays développés en construisant des plateformes ou applications numériques, la RDC devrait exploiter son avantage énergétique pour devenir un exportateur de puissance de calcul. Les centres de données (data centers) sont les piliers de l’économie numérique moderne, au même titre que les ports et raffineries l’étaient pour l’économie industrielle. Ils consomment des quantités massives d’électricité, et leur localisation dépend de l’accès à une énergie fiable, bon marché et décarbonée – ce que la RDC peut offrir grâce à son hydroélectricité.
Nous plaidons pour un modèle où la RDC hébergerait localement des data centers « adossés à l’énergie », exploitant directement l’électricité pour fournir des services numériques mondiaux (cloud, calcul IA, hébergement). Ce modèle est plus rentable et stratégique que l’exportation brute d’électricité, comme le démontrent les cas de l’Islande ou de la Norvège. Cela contribuerait aussi à la souveraineté numérique africaine, en réduisant la dépendance du continent aux infrastructures étrangères et en gardant la valeur du numérique en Afrique. Toutefois, de nombreux défis subsistent : gouvernance stable, télécommunications fiables, financement, sécurité, etc. Le développement doit être progressif, crédible et intégré dans une vision inclusive. La conclusion est claire : la RDC a une opportunité unique de transformer son rôle dans l’économie mondiale en devenant une « batterie du cloud africain« , si elle parvient à convertir son énergie verte en puissance numérique.
Contexte
La République démocratique du Congo (RDC) représente un paradoxe saisissant : elle possède l’un des plus grands gisements d’énergie au monde, mais reste à la traîne du numérique. Ses rivières et chutes d’eau pourraient générer jusqu’à 100 000 MW d’hydroélectricité – soit entre 438 et 525 térawattheures (TWh) par an dans des conditions optimales. Rien qu’au site d’Inga, sur le fleuve Congo, le potentiel est estimé à plus de 40 000 MW, l’équivalent de deux fois le barrage des Trois Gorges chinois. Pourtant, ce potentiel immense est peu exploité : la production annuelle d’électricité de la RDC plafonne autour de 13,6 TWh (en 2024), ce qui équivaut à 11 jours de consommation de la France. Seulement 21,5 % de la population congolaise avait accès à l’électricité en 2022 – l’un des taux les plus bas d’Afrique subsaharienne – et environ 27 % à Internet en 2024. Tandis que le monde entier se bouscule pour alimenter serveurs cloud et supercalculateurs d’intelligence artificielle (IA), les fleuves du Congo, eux, tournent largement à vide sur le plan numérique.
Ce contraste souligne l’enjeu : l’économie numérique moderne fonctionne à l’électricité, et la RDC dispose d’une réserve d’énergie propre que peu de pays peuvent égaler. Dans un pays où 70 % des actifs travaillent encore dans le secteur primaire, le numérique est quasi inexistant. Mais cette abondance énergétique pourrait devenir un atout décisif. La RDC ne sera peut-être pas le prochain grand éditeur de logiciels ou le nouvel eldorado des start-up – en revanche, elle pourrait alimenter la colonne vertébrale électrique de l’économie numérique mondiale. En d’autres termes, l’avenir numérique du Congo pourrait résider moins dans les apps ou les plateformes que dans la puissance de calcul qu’il est capable de fournir.
Pourquoi les centres de données sont les nouvelles infrastructures stratégiques
Les centres de données – ou data centers – sont devenus l’infrastructure critique de notre époque. Il s’agit de vastes installations qui stockent, traitent et sécurisent d’innombrables données : celles des entreprises, des services financiers, des gouvernements, ou encore les photos, vidéos et messages des particuliers. Ils font tourner les applications du quotidien comme les systèmes les plus sensibles. À ce titre, ils jouent pour l’économie numérique un rôle aussi central que les ports, chemins de fer ou raffineries ont pu jouer dans les économies industrielles. Les centres de données ne sont plus de simples hangars informatiques : ils sont devenus des nœuds stratégiques de la souveraineté numérique et de la puissance industrielle. Maîtriser ces infrastructures confère un avantage géopolitique : les pays qui les hébergent captent des investissements massifs, créent des emplois qualifiés et exercent un contrôle sur les données et services numériques hébergés sur leur sol – un contrôle aux retombées économiques et sécuritaires majeures.
Surtout, ces « usines de l’information » consomment des quantités colossales d’énergie, au point de devenir un facteur structurant des politiques d’infrastructure. Aujourd’hui, l’ensemble du secteur des technologies de l’information et de la communication représente environ 9 % de la consommation électrique mondiale, dont 1 à 1,3 % rien que pour les centres de données. Aux États-Unis, plus de 4 % de l’électricité du pays alimentait déjà des data centers en 2023. Une seule ferme de serveurs hyperscale consomme autant d’électricité qu’une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants : la taille moyenne des centres de données américains atteint 40 MW, et dépassera 60 MW d’ici 2028, certains campus franchissant les 200 MW. La montée en puissance de l’IA amplifie encore cette soif énergétique : les besoins mondiaux en calcul croissent de 16 % par an et devraient atteindre 130 GW d’ici 2028, tirés par l’entrainement et l’utilisation des modèles d’IA (générative ou autre). Selon certaines projections, les systèmes d’IA pourraient consommer jusqu’à 21 % de l’électricité mondiale en 2030 si les tendances actuelles se poursuivent. Autrement dit, les centres de données sont en passe de devenir pour le XXIème siècle ce que furent les aciéries et les centrales pétrolières pour le XXème : des infrastructures dont dépend la prospérité des nations. La course actuelle à la puissance de calcul est ainsi comparée à la course à l’espace de la Guerre froide, tant son intensité et sa portée stratégique sont élevées.
En hébergeant sur leur sol ces infrastructures critiques, des pays comme les États-Unis, la Chine ou certaines nations européennes engrangent des bénéfices multiples : non seulement des redevances, des investissements et de l’emploi, mais aussi un levier stratégique. A contrario, les régions qui en sont dépourvues deviennent tributaires de celles qui en disposent, s’exposant à une dépendance technologique. La localisation des centres de données et le contrôle des mégawatts de calcul sont désormais des décisions aussi critiques que l’étaient autrefois l’implantation d’un port en eaux profondes ou d’une usine automobile – avec en jeu, cette fois, la souveraineté sur les données et algorithmes qui façonnent le monde.
L’avantage comparatif unique de la RDC : une électricité propre et disponible en continu
Si les centres de données sont assoiffés d’énergie, la RDC est un oasis potentiel. Son atout majeur ? Un potentiel d’électricité propre, massive et stable. Grâce au fleuve Congo et à ses affluents, la RDC dispose du plus grand gisement hydroélectrique d’Afrique – et l’un des plus grands du monde – avec environ 100 000 MW estimés exploitables. L’hydroélectricité présente des atouts incomparables pour alimenter le numérique : elle fournit une énergie continue 24 h/24 (dite de « base »), non intermittente, à la différence du solaire ou de l’éolien. Elle est renouvelable et bas-carbone, répondant ainsi à l’exigence croissante de décarbonation des géants du numérique. Enfin, une fois les infrastructures amorties, son coût de production est relativement faible et stable sur le long terme, car elle ne dépend ni de combustibles fossiles ni de cours mondiaux volatils.
En clair, la RDC possède ce qui devient la ressource la plus précieuse à l’ère du cloud : des gigawatts propres et bon marché. Beaucoup de pays émergents connaissent un essor de l’économie numérique tout en peinant à alimenter leur réseau électrique – les coupures de courant fréquentes en Afrique du Sud ou au Nigéria obligent par exemple les data centers à tourner au diesel une bonne partie du temps, renchérissant les coûts et posant des problèmes de fiabilité. La RDC se trouve dans la situation inverse : un excédent potentiel d’électricité qu’elle n’arrive pas à valoriser, ni pour son développement interne (seule une minorité de Congolais a l’électricité) ni pour des usages numériques avancés. Son taux d’accès à Internet (27 %) et son faible nombre de serveurs installés la classent parmi les derniers de la planète en termes d’infrastructure numérique. C’est là que réside l’opportunité : monétiser son électricité sous-utilisée en alimentant directement l’économie digitale.
Un exemple éclatant de ce modèle est la Norvège ou l’Islande, qui tirent parti de leur électricité renouvelable abondante pour attirer des centres de données. En Norvège, où plus de 95 % de l’électricité provient des barrages, des data centers géants se sont installés dans d’anciennes mines pour profiter de cette énergie bon marché et fiable. De même, l’Islande, isolée en milieu océanique, ne peut exporter physiquement son immense production hydro-géothermique : elle en produit cinq fois plus que les besoins de sa population. Pour valoriser ce surplus, elle accueille des centres de calcul à haute performance pour des clients étrangers – leur offrant un climat naturellement frais pour le refroidissement et une électricité à prix cassé. Le constructeur automobile BMW, par exemple, a transféré une partie de ses calculs intensifs en Islande : la facture d’exploitation y est inférieure de 83 % à celle d’un centre identique en Allemagne. Ce cas illustre bien l’intérêt du couple énergie bon marché + data centers : au lieu de vendre des kilowattheures à bas prix sur le marché régional, un pays peut les « transformer » sur place en puissance de calcul à haute valeur ajoutée. Un mégawatt consommé par des serveurs d’IA « vaut » bien plus qu’un mégawatt exporté sous forme d’électricité brute.
Un modèle différent : exporter du calcul vert, pas seulement des électrons
Traditionnellement, la RDC a envisagé de valoriser son énergie en l’exportant via des lignes haute-tension vers les pays voisins. Mais vendre des électrons bruts à l’étranger s’est révélé à la fois peu rentable et complexe. Les projets de lignes transfrontalières se heurtent à des coûts d’infrastructure énormes, à des pertes en ligne importantes (des milliers de kilomètres de distance), et à des aléas géopolitiques (instabilité, accords changeants). Le barrage Grand Inga, envisagé comme la « pile électrique de l’Afrique », devait fournir du courant jusqu’en Afrique du Sud – or il accuse des retards chroniques depuis des décennies, en partie parce que trouver des clients solvables et engager tous les investissements associés (lignes, transformateurs, etc.) s’avère difficile. Résultat : une grande part du potentiel congolais reste en jachère, tandis que le pays continue d’importer la majeure partie de ses produits technologiques, faute d’industrie locale du numérique.
D’où l’idée d’un modèle alternatif : plutôt que d’exporter de l’électricité bon marché, exporter des services numériques à forte valeur ajoutée produits grâce à cette électricité. Concrètement, cela signifie implanter des centres de données à proximité immédiate des barrages, sur le sol congolais, et y attirer des charges de travail en provenance du monde entier. Plutôt que de faire voyager le courant, on fait voyager les données. Les mégawatts du fleuve Congo seraient convertis sur place en calculs pour des entreprises et institutions : cloud computing, analyses de données, simulation climatique, entrainement de modèles d’IA, hébergement de services pour les pays voisins, etc. Par exemple, au lieu d’envoyer des kilowatts en Afrique du Sud, la RDC pourrait héberger sur son territoire les serveurs de grandes entreprises ou agences régionales. Une ferme de calcul dédiée à l’IA agricole pour l’Afrique australe ou aux modèles météo panafricains, alimentée par Inga, créerait bien plus de richesse qu’une vente d’électricité équivalente. De plus, les données traitées resteraient en sol africain, renforçant la souveraineté numérique (nous y reviendrons).
Techniquement, ce modèle repose sur ce qu’on peut appeler des « data centers adossés à l’énergie » (energy-anchored data centers). Leur localisation ne dépend pas d’abord de la proximité des utilisateurs finaux, mais de l’accès à une énergie abondante et verte. Grâce aux réseaux de fibre optique, la distance importe peu pour certaines applications : pour du stockage de données, des sauvegardes, ou même l’entraînement d’un algorithme IA, un temps de latence de quelques dizaines de millisecondes n’est pas critique. Déjà, des géants du cloud répartissent leurs centres de calcul dans le monde en fonction du coût de l’électricité, quitte à les installer dans des endroits reculés mais bien pourvus en renouvelables. La RDC pourrait s’inscrire dans cette logique. En s’équipant de centres de données modernes sur ses nœuds hydroélectriques (Inga, mais aussi d’autres sites à potentiel), elle exporterait son électricité de manière indirecte, sous forme de services numériques et de puissance de calcul « verte » vendue à l’heure. Ce faisant, elle multiplierait la valeur tirée de chaque kilowattheure produit, tout en créant localement une activité économique nouvelle.
Quelques initiatives pointent déjà dans cette direction. On note par exemple l’ouverture en 2024 à Kinshasa du centre de données Raxio DRC1, un data center de standard Tier III (1,5 MW de capacité IT) offrant de la colocation et des services cloud neutres vis-à-vis des opérateurs. Certes modeste, ce premier centre de données commercial du pays vise à héberger localement du contenu et à améliorer la connectivité en RDC. C’est un pas vers la réduction de la dépendance aux serveurs étrangers. Mais l’ambition peut aller bien au-delà : avec Inga, c’est à l’échelle industrielle que la RDC pourrait déployer des infrastructures de calcul. Imaginons, d’ici 10 ans, un campus de data centers de 500 MW près du site d’Inga : il suffirait de quelques clients hypercapaces (grandes entreprises technologiques, institutions scientifiques internationales) pour occuper ces capacités, si le coût du calcul s’y révèle imbattable. Chaque 1 MW de puissance informatique vendue pourrait rapporter des centaines de milliers de dollars par an en services, contre quelques dizaines de milliers seulement si ce mégawatt était vendu comme électricité brute. C’est l’essence même de la proposition : faire de la RDC un exportateur de calcul plutôt que de courant.
Le cas des États-Unis : centres de données et puissance numérique
Pour mesurer l’impact potentiel d’une telle stratégie, il est instructif de se pencher sur l’exemple des États-Unis. Ce pays est aujourd’hui le n°1 mondial des infrastructures de données, et en retire d’importants bénéfices économiques et géostratégiques. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : environ 60 % de la capacité installée de centres de données dans le monde est concentrée aux États-Unis. Sur les quelque 11 800 data centers recensés globalement en 2025, la majorité se situe en Amérique du Nord et en Europe, tandis que l’Afrique n’en héberge qu’une fraction infime. La domination américaine s’est construite via des investissements colossaux des géants du numérique (les hyperscalers comme Amazon, Microsoft, Google, Meta…) et le soutien stratégique des pouvoirs publics. Entre 2024 et 2030, les entreprises de la tech prévoient d’investir 1 800 milliards de dollars en nouveaux centres de données rien qu’aux États-Unis. Le rythme actuel aux USA est de 40 milliards $ par an de dépenses de construction pour ces infrastructures (mi-2025), soit plus de 60 % d’augmentation en deux ans. En comparaison, l’Europe est à la traîne : les projets de centres hyperscale y sont rares et totalisent à peine quelques centaines de millions, ce qui crée une véritable « hiérarchie computationnelle » mondiale dominée par les États-Unis. Conséquence : même pour des applications critiques, les entreprises européennes (et a fortiori africaines) dépendent structurellement d’infrastructures cloud nord-américaines.
Cette avance des États-Unis n’est pas le fruit du hasard. Elle s’explique par la conjugaison de facteurs naturels et politiques. D’une part, le pays dispose de vastes ressources énergétiques (charbon, gaz, nucléaire, renouvelables) et de territoire pour implanter des data centers géants. D’autre part, les autorités locales et fédérales ont mis en place un environnement très incitatif pour attirer ces investissements : incitations fiscales, foncières, procédures accélérées. Un cas emblématique est celui de l’État de Virginie. Le Nord de la Virginie abrite la plus grande concentration de centres de données au monde, au point d’être surnommée « Data Center Alley ». Dans le comté de Loudoun (autour d’Ashburn), plus de 100 centres hyperscale totalisant 13,5 millions de pieds carrés ont été construits. Pas moins de 70 % du trafic Internet mondial transite par ce hub interconnecté de Loudoun, qui s’appuie sur un maillage unique de fibre optique développé initialement par le gouvernement américain. Les autorités de Virginie ont su capitaliser sur cet avantage : elles offrent depuis 2009 des exonérations de taxes pour les opérateurs investissant plus de 150 million $ et créant des emplois locaux. La compagnie électrique Dominion Energy, de son côté, a planifié les capacités nécessaires en amont pour fournir déjà plus de 1 027 MW aux data centers de la région en 2019. La coordination entre power companies et autorités a été clé pour absorber la croissance exponentielle de ces installations. En retour, la Virginie a perçu des recettes fiscales importantes (taxes locales sur les équipements informatiques, etc.) et s’est affirmée comme un pôle technologique majeur aux États-Unis.
Les gains stratégiques pour Washington vont au-delà de l’économie locale. Héberger l’essentiel du cloud mondial donne aux États-Unis un levier d’influence sans précédent : la majorité des données des entreprises internationales, des gouvernements étrangers ou des particuliers transite à un moment ou un autre par des serveurs soumis au droit américain. Par exemple, le Cloud Act fédéral permet aux autorités d’exiger d’un opérateur l’accès à des données qu’il stocke, y compris si le client est étranger – un pouvoir qui inquiète nombre de pays et les incite à développer leurs propres infrastructures souveraines. Enfin, la maîtrise des centres de données assure aux États-Unis une avance dans l’IA : les plus grands modèles de langage ou d’apprentissage profond y sont entrainés, car c’est là que se trouvent les méga-calculateurs nécessaires. Pour le gouvernement américain, garantir l’alimentation électrique de ces centres est devenu un impératif de compétitivité internationale et de sécurité nationale. Un rapport de Brookings notait ainsi que l’amélioration des réseaux électriques, des approvisionnements en énergie et des capacités de refroidissement est cruciale pour la prospérité future des États-Unis eux-mêmes, tant ces éléments conditionnent l’essor de l’IA et du cloud. En somme, l’exemple américain montre que la puissance numérique découle en grande partie de la capacité à mobiliser des ressources physiques – ici, des mégawatts et des infrastructures – et que cette mobilisation résulte de choix stratégiques de long terme.
Quel enjeu pour la souveraineté numérique africaine ?
Le débat dépasse le seul cas du Congo : il touche à l’avenir numérique de tout un continent. L’Afrique, aujourd’hui, est largement dépendante de centres de données situés hors de ses frontières. La plupart des données africaines (courriels, vidéos, applications d’entreprise, etc.) sont hébergées sur des serveurs en Europe, aux États-Unis ou en Asie. En 2025, on estimait que plus des deux tiers des data centers dans le monde se trouvaient aux USA, en Chine ou en Europe, contre à peine quelques pourcents en Afrique et en Amérique latine combinées. Cette situation entraîne plusieurs risques et inconvénients. D’abord, un coût économique : acheminer les données depuis des serveurs lointains augmente la latence et le coût de la bande passante internationale, que les opérateurs africains répercutent sur les usagers. Ensuite, un risque sécuritaire et juridique : stocker ses informations à l’étranger, c’est les soumettre aux législations et éventuelles surveillances d’autres États. Des affaires retentissantes ont montré que des données de pays africains pouvaient être communiquées à des gouvernements ou entreprises étrangères en vertu de lois comme le Patriot Act américain – une perte de contrôle problématique. Enfin, cela freine le développement d’un écosystème tech local : difficile pour les ingénieurs africains d’acquérir de l’expérience ou pour les entreprises de proposer des services innovants si l’infrastructure de base (serveurs, cloud) n’est pas disponible sur place.
Renforcer les capacités de calcul en Afrique est donc un enjeu de souveraineté numérique. Plusieurs pays du continent l’ont compris et encouragent l’implantation de centres de données nationaux ou régionaux. Par exemple, le Rwanda, le Ghana ou l’Afrique du Sud ont récemment inauguré des data centers pour héberger services gouvernementaux et clouds privés, parfois en partenariat avec des firmes internationales. L’Union africaine elle-même promeut, via son Agenda 2063 et sa stratégie numérique continentale, la création d’un marché commun du numérique et de données hébergées en Afrique. On prévoit une explosion du nombre de centres de données en Afrique sur la prochaine décennie (jusqu’à 700 nouvelles installations envisagées), signe d’une volonté de rattrapage.
Dans ce contexte, la RDC pourrait jouer un rôle de pôle d’ancrage pour la région Afrique centrale et australe. Si Kinshasa parvenait à bâtir, à Inga ou ailleurs, un grand campus de centres de données alimentés par son hydroélectricité, cela offrirait à ses voisins une alternative locale aux clouds distants. Des pays enclavés ou en manque d’énergie comme le Tchad, la Zambie ou même une partie de l’Égypte pourraient choisir d’héberger certaines de leurs données ou services dans ce hub congolais, bénéficiant d’un accès plus proche et potentiellement moins cher. Cela contribuerait à garder en Afrique la valeur ajoutée du numérique : les dépenses de cloud des banques, des opérateurs télécoms ou des start-up africaines profiteraient à un acteur africain (la RDC) plutôt qu’à des fournisseurs étrangers. Un tel centre pourrait aussi servir de socle aux biens publics numériques africains – par exemple une plateforme continentale d’e-learning ou de télémédecine, dont l’hébergement serait assuré localement. L’idée rejoint une aspiration plus large à l’autonomie stratégique : de même que l’Afrique cherche à fabriquer une part de ses vaccins ou à produire localement de l’énergie, elle veut héberger et traiter elle-même une part croissante de ses données.
Naturellement, tout ne se résume pas à la technique ou à l’économie : il s’agit également de fierté et de contrôle. Voir les données africaines stockées dans des serveurs sur d’autres continents peut être perçu comme une forme de dépendance post-coloniale. À l’inverse, le fait de les rapatrier et de les alimenter avec l’énergie du continent serait un signal fort de maîtrise de son destin numérique. « Nos données nous appartiennent », proclament de plus en plus de décideurs en Afrique, qui encouragent les projets de cloud souverain et de centres de données locaux. En somme, si la RDC réalise son potentiel de « puissance de calcul verte », ce n’est pas seulement son économie qui en bénéficiera, mais possiblement celle de tout le continent, en offrant une infrastructure numérique panafricaine adossée aux ressources africaines.
La dure réalité : cela ne se fera pas tout seul
Pour séduisante qu’elle soit sur le papier, cette vision d’un Congo « batterie du cloud africain » ne se concrétisera pas sans surmonter d’énormes défis. L’abondance d’énergie ne suffit pas : il faut les institutions et les infrastructures autour. À ce titre, certains prérequis sont non négociables :
- Gouvernance et stabilité politique : Les investisseurs dans des centres de données de classe mondiale (qu’ils soient opérateurs privés ou grandes entreprises clientes) exigent un environnement stable et prévisible. Cela implique une gouvernance transparente du secteur électrique congolais, la lutte contre la corruption, et un engagement de l’État à ne pas changer les règles du jeu de façon arbitraire. Il faut pouvoir signer des contrats de fourniture électrique sur 20 ans et avoir confiance qu’ils seront respectés. Comme le souligne un expert, sans garantie de fiabilité, « les data centers n’ont de sens en Afrique que si l’on dispose d’une alimentation continue ». Le gouvernement congolais semble en avoir conscience : il prépare une loi spéciale « Inga » pour définir un cadre réglementaire et fiscal clair, avec des incitations pour les entreprises qui concevront et exploiteront ces infrastructures. C’est un pas important pour crédibiliser le projet.
- Infrastructures de télécommunications : Un data center, aussi puissant soit-il, est inutile s’il n’est pas relié au reste du monde par des fibres optiques à haut débit. La RDC devra investir dans des dorsales internes en fibre et dans des liaisons internationales redondantes. Idéalement, un branchement aux câbles sous-marins de la côte atlantique (via un point d’atterrissage à Moanda ou par le réseau de la République du Congo voisine) et aux câbles de la côte est (via l’Ouganda ou le Kenya) serait nécessaire pour assurer des routes de connexion rapides vers l’Europe, l’Asie et l’Amérique. D’après le responsable de l’Agence Inga, ce point est à l’étude : il souligne la présence de connectivité fibre « à proximité » du site d’Inga comme un atout à exploiter. Cela devra être concrétisé par des partenariats avec les opérateurs télécoms régionaux et des initiatives comme les points d’échange Internet locaux.
- Financement et partenariat technologique : Construire des centres de données de rang mondial coûte cher (plusieurs milliards de dollars pour un campus hyperscale). La RDC ne pourra avancer qu’en s’alliant à des acteurs disposant du savoir-faire et du capital. Attirer un hyperscaler (du type Amazon Web Services, Google, Microsoft) serait l’idéal – mais cela suppose de les convaincre que le contexte local est suffisamment sécurisant. On peut aussi imaginer des consortia public-privé : par exemple, la Banque mondiale a déjà promis 1 milliard $ pour soutenir Inga 3 et compte déployer des garanties via l’agence MIGA afin de rassurer les investisseurs privés. Ce genre de mécanismes devra être élargi au volet numérique. L’ouverture du capital d’éventuels data centers à des partenaires étrangers (sous certaines conditions de souveraineté) ne doit pas être taboue, si cela peut accélérer les choses. Le Standard Bank, principal groupe bancaire d’Afrique, souligne que l’Afrique a une carte à jouer en proposant de la capacité de calcul à moindre coût, à condition que l’alimentation soit fiable et les projets bien structurés. Les financements viendront si le business model est solide.
- Approche graduelle et crédibilité : Le pire écueil serait de se lancer dans un « grand projet miracle » sans base solide – le fameux syndrome du white elephant. Il vaut mieux commencer modestement, prouver la faisabilité, puis monter en puissance. Inga 3 (11 GW) lui-même peut être vu comme un projet pilote pour démontrer la capacité de la RDC à gérer une grande infrastructure. De même, on pourrait envisager un premier centre de données de quelques mégawatts lié à Inga, servant de preuve de concept. Une fois la fiabilité démontrée sur quelques années (taux de disponibilité, coûts maîtrisés, sécurité assurée), convaincre d’autres clients sera beaucoup plus aisé. L’important est de bâtir la confiance – aussi bien celle des acteurs internationaux que celle des usagers congolais.
Enfin, il convient de garder à l’esprit que l’énergie hydroélectrique de la RDC a de multiples usages potentiels : électrifier les villes, alimenter l’industrialisation locale (mines, usines de batteries, etc.), et fournir du courant à d’autres pays africains en déficit. Le projet de data centers doit s’intégrer intelligemment dans cet écosystème, et non le cannibaliser. En clair, le Congo ne doit pas sacrifier les besoins de sa population sur l’autel du cloud. L’idéal est un cercle vertueux : le développement d’Inga pour alimenter des centres de données génère des revenus, qui peuvent financer l’expansion du réseau électrique domestique, ce qui en retour crée un marché local plus dynamique pour les services numériques, etc. Le scénario catastrophe serait l’inverse : un méga-barrage isolé, fournissant un data center isolé, sans bénéfice pour le Congolais moyen – un énième « enclave » extractive version numérique. Éviter cet écueil dépendra, encore une fois, de la gouvernance et d’une vision de long terme équilibrée.
Un choix stratégique pour le XXIème siècle
Le chemin qui se profile devant la RDC est clair, mais escarpé. Le pays se trouve face à un choix stratégique qui définira son rôle dans l’économie du XXIème siècle. D’un côté, il peut continuer sur la trajectoire actuelle : rester un fournisseur de matières premières (cuivre, cobalt, or, etc.) et d’énergie brute, avec toutes les frustrations que cela comporte (peu de valeur ajoutée locale, dépendance aux cours mondiaux, développement ralenti). De l’autre, il peut tenter le pari audacieux de devenir une plateforme énergétique et numérique – en convertissant son potentiel hydroélectrique en prospérité digitale. Ce pari n’est pas seulement technologique ; il est profondément politique et symbolique. Il s’agit en somme de transformer des rivières en relevance, de faire en sorte que le fleuve Congo devienne aussi synonyme de données que de minerais.
Le timing est crucial. La demande mondiale en calcul intensif explose maintenant, tirée par l’IA et la transformation numérique de toutes les industries. Les décisions d’implantation des grands centres de données des dix prochaines années façonneront durablement la géographie du pouvoir numérique. Si la RDC veut saisir sa chance, elle doit agir sans tarder pour se positionner sur la carte. Certains signaux sont encourageants : le discours porté par les officiels congolais en 2025-2026 montre une volonté de présenter Inga comme un atout pour l’ère de l’IA. « Inga peut être à l’ère numérique ce que le pétrole fut à l’ère industrielle », affirmait ainsi un analyste lors d’un forum à Washington, résumant l’ambition en une formule choc. La comparaison est parlante : au XXème siècle, les nations qui contrôlaient le pétrole ont tenu entre leurs mains les rênes de l’économie mondiale. Au XXIème ceux qui contrôleront une énergie propre capable de faire tourner l’IA et le cloud pourraient bien exercer une influence comparable.
La RDC, forte de son fleuve et de son sous-sol, a indéniablement les cartes en main pour jouer dans cette nouvelle donne. Mais les cartes seules ne font pas gagner la partie : tout dépendra de la façon dont Kinshasa décidera de les abattre. Choisira-t-elle d’investir dans les bonnes infrastructures, de créer le climat de confiance nécessaire et de s’arrimer aux réseaux numériques mondiaux ? Si oui, le Congo pourrait enfin convertir sa richesse naturelle en un développement inclusif et entrer de plain-pied dans l’économie du savoir. Sinon, son potentiel restera un géant endormi, observant de loin la révolution digitale se dérouler sans lui. En définitive, ce qui se dessine, c’est une fenêtre d’opportunité unique – peut-être étroite, peut-être exigeante, mais puissante. Saurons-nous un jour parler du Grand Inga non plus comme d’un « mirage énergétique » mais comme du moteur d’un miracle technologique africain ? Cela dépend du choix qui est fait aujourd’hui, à l’aube de cette nouvelle ère. La balle est dans le camp de la RDC, et le monde entier observe.
Dr. John M. Ulimwengu
Chargé de recherches senior – Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI)





















