Est-ce que Wameso a annoncé la dédollarisation ? Non.

Cette tribune donnera sans doute l’impression que je viens, pour une fois, à la rescousse d’André Wameso. L’apparence est trompeuse. Il ne s’agit pas de le défendre, mais de qualifier précisément son erreur, qui n’est pas celle que beaucoup lui attribuent. La RDC a cette faculté presque mécanique de se constituer en chambre d’écho de la confusion. D’un côté, des Congolais en quête d’une victoire symbolique projettent sur la mesure une signification qu’elle ne porte pas. De l’autre, certains politiciens endossent, le temps d’un commentaire, une posture d’économiste qu’ils confondent avec une simple rhétorique d’autorité.

Dans cet entre-deux, la Banque centrale du Congo laisse prospérer une ambiguïté préoccupante en ne clarifiant pas la portée réelle de l’échéance du 9 avril 2027. Si l’on lui accorde une présomption de maîtrise, alors ce silence devient producteur de sens, et ce sens, faute d’être encadré, dérive vers l’approximation, parfois récompensée par des applaudissements faciles. Mais Wameso n’ayant pas démontré une maîtrise particulière des dynamiques monétaires, il est tout aussi plausible que nous ne soyons pas face à une stratégie implicite, mais à une tentative de rattrapage, une manière de couvrir une mesure dont les implications n’ont pas été pleinement pensées.

Calmez-vous. Il ne s’agit pas d’une dédollarisation. Au mieux, nous sommes face à une bordure administrative sans portée structurelle, une mesure de façade qui agit sur les modalités sans toucher aux fondements, comme je l’ai déjà exposé dans une tribune consacrée à ce sujet.

Une confusion entre canal et structure monétaire

« En même temps, c’est à dire à partir de cette date du 09 avril 2027, aucune personne, physique ou morale, ne sera plus autorisée à effectuer des transactions en espèces en monnaies étrangères. Toute transaction en espèces, en monnaies étrangères, de quelque montant que ce soit, ne pourra se faire que par voie scripturale. »

Le texte n’interdit nullement l’usage des monnaies étrangères dans l’économie ; il en restreint uniquement la forme, en prohibant leur circulation en espèces. Le dollar, en tant qu’instrument économique, demeure intact dans ses fonctions essentielles.

Cela signifie :

  • les agents économiques (ménages, commerçants, entreprises, importateurs) peuvent toujours détenir des dollars
  • les prix peuvent toujours être libellés en dollars
  • les transactions en dollars restent possibles via les banques ou mobile money

Le dollar, en tant qu’instrument économique, demeure donc pleinement opérationnel. Par conséquent, ce n’est pas une dédollarisation de l’économie.

La dédollarisation impliquerait une réduction du rôle du dollar comme monnaie de référence, d’épargne et d’échange. Ici, le dollar reste pleinement présent ; son utilisation est simplement déplacée du cash vers le circuit bancaire.

Qui perd, qui gagne ?

Mais comme le diraient les Kinois, c’est un vrai « coop » pour les banquiers au détriment des cambistes, avec ce mélange un peu ironique de modernité affichée et de réalités ignorées. En pratique, rien ne change vraiment, et pourtant tout change. Les prix peuvent toujours être inscrits en dollars, comme les Congolais en ont l’habitude, qu’il s’agisse des frais scolaires, des frais médicaux, de certains services administratifs, du passeport, du go-pass ou encore des loyers fixés et payés en devise, et les transactions continueront à se référer au billet vert. La différence tient uniquement au canal.

Là où opérait hier le cambiste du coin, avec sa chaise en plastique et sa mémoire des taux, ce sont désormais les banques qui s’imposent comme passage obligé. Concrètement, si votre loyer est de 100 $, vous ne pourrez plus le remettre en espèces à votre bailleur ; à vous désormais de trouver comment lui faire parvenir ces 100 $ via les circuits autorisés. Une petite gymnastique administrative pour certains, un véritable parcours pour d’autres.

Les premiers affectés seront les cambistes, ces intermédiaires informels qui assurent pourtant une fonction essentielle de liquidité, hommes et femmes, jeunes et vieux, présents en plein centre-ville comme aux arrêts de bus, jusque dans les zones rurales les plus enclavées. Mais au-delà d’eux, c’est tout un écosystème discret qui vacille, petits commerçants, travailleurs indépendants, réseaux de subsistance qui vivent de cette fluidité invisible.

Derrière ces échanges, ce ne sont pas simplement des billets qui circulent, ce sont des équilibres de vie. Des milliers, voire des dizaines de milliers de familles organisent leur quotidien autour de ces flux. En remplaçant brutalement cette proximité par une intermédiation bancaire formelle, on ne modernise pas seulement les circuits ; on déplace des fragilités vers un système souvent distant, coûteux, et parfois indifférent à ceux qui en dépendent le plus.

C’est comme si un conservateur des forêts annonçait qu’il allait brûler la forêt pour forcer les animaux à fuir et tomber dans des filets tendus vers une boucherie tenue par un étranger, au nom de la sécurité sanitaire. Cela ne rendra pas les gens végétariens, mais détruit au passage tout un écosystème local et oblige désormais chacun à s’approvisionner là, au lieu de vivre des petits chasseurs du coin.

Les opposants politiques, tel que Eugene Diomi, devraient s’indigner et pointer les effets concrets sur les moyens de subsistance des petits chasseurs, d’autant qu’aucune alternative crédible n’a été annoncée, plutôt que d’alerter à tort que le ciel va tomber le 9 avril 2027 sur la base erronée d’une prétendue dédollarisation.

Réflexion « matabisi » à l’attention des opposants en quête de posture intellectuelle

Une donnée s’impose, presque réfractaire à toute rhétorique. En RDC, environ 8,4 millions de comptes formels coexistent avec une population proche de 100 millions d’habitants, soit moins de 10 % effectivement intégrés au système financier formel. Même en élargissant le regard au mobile money, l’accès réel dépasse à peine les 20 %. Le décalage n’est pas marginal; il est structurel, et difficile à masquer.

Dès lors, l’enjeu déborde largement la sphère monétaire. Il est d’ordre institutionnel. Il ne s’agit ni d’un ajustement progressif, ni d’un simple élargissement de l’inclusion financière, mais d’une tentative implicite de faire entrer une économie majoritairement extra-bancaire dans une architecture conçue, pour l’instant, pour une minorité. On ne corrige pas une marge ; on redessine un cadre sans en avoir les fondations.

C’est dans ces disjonctions silencieuses que se forment les tensions les plus profondes. Dans le cas du cambisme, la mesure risque moins de le transformer que de le déplacer, en le poussant hors de l’informel visible vers des circuits plus opaques, plus fragmentés et, paradoxalement, moins contrôlables.

Oublie-t-on que la dollarisation de l’économie a été entérinée par renoncement, avec le temps, lorsque l’État, incapable de restaurer la crédibilité de sa monnaie, a cessé d’en imposer l’usage et a progressivement aligné ses règles sur les pratiques des agents économiques ? Ce n’est pas une décision fondatrice, c’est une capitulation institutionnelle. Dès lors, l’État ne peut, au mieux, imposer par décret la dédollarisation du seul secteur public.

Wameso me fait-il une passe en or ?

Mais bon, je souris aussi, nzimbu.com étant du bon côté de la mauvaise histoire. Là où certains voient une contrainte ou une confusion politique, j’y vois aussi, lucidement, un déplacement des pratiques qui renforce la pertinence de ce que nous construisons. Si les transactions en devises doivent passer par des circuits formels, alors les infrastructures qui facilitent ces échanges deviennent centrales. Ce qui était périphérique hier se rapproche du cœur du système.

Nzimbu.com s’inscrit précisément dans cette logique. Non pas comme une opportunité opportuniste, mais comme une anticipation d’un mouvement plus large vers la formalisation des flux. Si la mesure ne transforme pas la structure monétaire, elle redessine néanmoins les points d’entrée et les intermédiaires. Et dans ce redéploiement, certains se retrouvent fragilisés, pendant que d’autres, parfois sans l’avoir explicitement cherché, se retrouvent du côté de ceux qui structurent les nouveaux circuits.

Dans un retournement presque ironique, ma caste d’entrepreneurs, et ceux qui évoluent dans cette logique, pourraient bien être les seuls à offrir une issue cohérente à ce désordre naissant. Mais encore faut-il pouvoir le penser. Faute de cette lecture, il reviendra sans doute à Aimé Boji, en sa qualité de président de l’Assemblée nationale, de donner une suite à ma pétition relative à la dédollarisation du secteur public et à la réorganisation des services de mobile money en République démocratique du Congo, enregistrée et accusée de réception par le Service Courrier de l’Assemblée Nationale en date du 22 novembre 2024. Peut-être y trouvera-t-on enfin un début de cohérence là où, pour l’instant, ne règne qu’un assemblage de mesures mal articulées.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

Et entrepreneur !

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