Analyses

Chronique d’une confusion économique : réflexions sur l’entretien de l’argentier national

Dans un pays annoncé l’an dernier comme celui où la concentration d’extrême pauvreté est la plus élevée au monde, M. Doudou Fwamba se félicite d’une inflation ramenée à 2,3 % et assure que l’économie nationale est solide. La scène mérite que l’on s’y arrête un instant. Non pas parce que les responsables politiques ont cessé depuis longtemps de s’auto-congratuler, mais parce qu’ici l’écart entre l’indicateur célébré et la réalité économique du pays atteint un niveau presque pédagogique.

Un fait tout aussi remarquable apparaît à la lecture de l’entretien accordé à Geopolis Hebdo. Pas une seule question n’est posée, ni par le journaliste ni par le ministre, sur cette réalité pourtant centrale dans le diagnostic économique du pays. On aurait pu imaginer qu’un tel fait mérite au moins une phrase, une interrogation ou même une inquiétude. Mais visiblement, dans cet échange, la pauvreté extrême n’a pas jugé utile de se présenter au débat.

La difficulté ne réside pas dans l’existence d’un taux d’inflation plus faible. Le problème est plus simple et plus profond. Il concerne ce que l’on croit que cet indicateur signifie. Une inflation basse peut être le signe d’une économie stable. Elle peut aussi être le symptôme d’une économie stagnante, incapable de générer suffisamment d’activité productive, d’investissement et de transformation structurelle pour améliorer les conditions de vie de sa population.

Lorsque l’on célèbre un indicateur sans interroger ce qu’il révèle et ce qu’il dissimule, on finit par confondre la mesure d’un phénomène avec l’état réel du système. C’est précisément ce type de confusion qui traverse l’entretien du ministre des Finances.

Quand le thermomètre devient le diagnostic

Première scène. Un immeuble entier est en train de brûler. Les flammes montent, la fumée envahit les étages, des gens sont coincés aux fenêtres et crient à l’aide. Un pompier arrive enfin. Tout le monde soupire de soulagement. Il se précipite vers la borne d’incendie, ouvre le robinet, vérifie la pression de l’eau, puis se tourne vers les personnes coincées dans l’immeuble pour leur crier calmement : « Ne vous inquiétez pas, la pression de l’eau est excellente. » Et là, il s’assoit tranquillement.

Deuxième scène. Un médecin entre dans une pièce. Il trouve un patient suspendu, les mains et les pieds liés, suffoquant, à deux doigts de perdre connaissance. Le médecin sort son stéthoscope, écoute attentivement le cœur, puis sourit avec satisfaction. « Tout va bien », dit-il calmement. « Le rythme cardiaque est parfaitement normal. »

Alors une question simple se pose. Dans la première scène, est-ce vraiment un pompier. Dans la seconde, est-ce vraiment un médecin. Comprennent-ils seulement ce qui est en train de se passer. Ont-ils identifié le problème réel. Et surtout, est-ce vraiment cela qu’il fallait mesurer et commenter pendant que tout le reste s’effondre.

Car lorsque la maison brûle, on ne fait pas un commentaire technique sur la pression de l’eau. Et lorsqu’un patient est en train d’étouffer, on ne se félicite pas simplement que son cœur bat encore. Pourtant, c’est exactement ce type de raisonnement que l’on retrouve dans l’entretien récent du ministre des Finances.

La première confusion concerne la nature même des indicateurs économiques. L’inflation est un indicateur utile pour observer la dynamique des prix dans une économie. Elle permet de suivre certaines tensions monétaires et d’apprécier l’évolution du pouvoir d’achat. Mais elle ne constitue en aucun cas un résumé de l’état réel d’une économie.

Une inflation basse peut être le signe d’une économie stable et bien régulée. Elle peut aussi être le symptôme d’une économie stagnante, incapable de générer suffisamment de demande, d’investissement et de transformation productive. Dans un pays officiellement identifié comme celui où la concentration d’extrême pauvreté est la plus élevée au monde et où une large partie de la population vit dans une situation de danger alimentaire permanent, la célébration d’un taux d’inflation ressemble moins à un diagnostic économique qu’à une confusion statistique. Dans un tel contexte, l’indicateur devient une sorte de refuge intellectuel. On commente la mesure pendant que la réalité économique continue d’échapper à l’analyse.

Quand la trésorerie remplace la politique économique

La seconde confusion apparaît dans l’explication avancée pour justifier les retards de paiement des salaires de la fonction publique. Le ministre présente ces tensions comme un phénomène essentiellement technique lié au calendrier fiscal. Les premières recettes importantes de l’année n’intervenant qu’à partir du mois d’avril, l’État ferait face à des tensions temporaires de trésorerie en début d’exercice.

Cette explication donne l’impression d’une contrainte presque naturelle, comme si le problème relevait simplement du rythme d’entrée des recettes dans les caisses publiques. Pourtant, réduire la situation à une question de trésorerie revient à éviter une interrogation beaucoup plus fondamentale d’économie politique. Comment un État choisit-il réellement ses priorités budgétaires.

Dans toute analyse sérieuse des finances publiques, un budget national n’est jamais un simple document comptable. Il constitue l’expression financière des priorités politiques d’un régime. La manière dont les ressources publiques sont allouées révèle toujours la hiérarchie réelle des décisions du pouvoir.

Lorsque certaines institutions du pouvoir exécutif enregistrent des niveaux de dépenses supérieurs aux prévisions budgétaires tandis que les salaires des agents publics accusent des retards répétés, la question ne peut plus être réduite à une simple rareté de ressources. Elle devient celle de la manière dont ces ressources sont distribuées et des choix politiques qui organisent cette distribution.

Cette situation renvoie à une autre confusion plus conceptuelle. Dans toute architecture financière de l’État, il existe une différence fondamentale entre le rôle d’un trésorier et celui d’un ministre des Finances. Le trésorier administre les flux financiers, veille à l’équilibre des paiements et s’assure que les obligations immédiates de l’État peuvent être honorées. Sa fonction est essentiellement technique et administrative.

Le ministre des Finances exerce une responsabilité d’une tout autre nature. Il doit définir une orientation économique, arbitrer les priorités budgétaires et expliquer à la société les choix qui structurent la politique financière du pays. À lire cet entretien, l’impression qui domine est pourtant celle d’un rapport de trésorerie plutôt que celle d’une vision économique. Les références répétées aux indicateurs et aux programmes financiers donnent le sentiment d’un responsable qui décrit l’état des comptes plutôt que d’un responsable qui expose la trajectoire économique d’une nation.

Crédibilité internationale et prospérité nationale

Une autre dimension de l’entretien mérite une attention particulière. Elle concerne la place centrale accordée à ce que le ministre présente comme la crédibilité internationale retrouvée du pays. Les programmes conclus avec le Fonds monétaire international, l’appui de la Banque mondiale et l’évolution favorable de la perspective de la note souveraine attribuée par Standard and Poor’s sont invoqués comme autant de signes de réussite économique.

Ces éléments peuvent effectivement signaler une amélioration de la discipline budgétaire et de la gestion financière de l’État. Les institutions financières internationales et les agences de notation évaluent principalement la capacité d’un pays à maintenir une certaine stabilité macroéconomique et à honorer ses engagements financiers. Leur regard porte avant tout sur la solvabilité d’un État et sur le risque que représente sa dette pour les créanciers.

Une telle évaluation ne constitue toutefois pas une mesure de la prospérité réelle d’une société. Les agences de notation ne mesurent ni la réduction de la pauvreté, ni l’évolution de la productivité nationale, ni la transformation de la structure productive d’une économie. Un pays peut apparaître parfaitement crédible aux yeux des marchés financiers internationaux tout en demeurant incapable d’améliorer substantiellement les conditions de vie de sa population.

La confusion apparaît lorsque ces deux dimensions sont implicitement présentées comme équivalentes. La crédibilité financière d’un État peut constituer un indicateur utile pour certains observateurs internationaux, mais elle ne saurait être confondue avec une réussite économique. La véritable question reste celle de la capacité d’une économie à produire de la richesse, à transformer sa structure productive et à améliorer durablement les conditions de vie de la population.

Le silence sur l’architecture économique

La dernière confusion est sans doute la plus révélatrice. Elle concerne précisément ce qui reste absent de l’entretien. Au-delà des chiffres et des indicateurs mobilisés, une question fondamentale demeure évacuée du débat. Comment expliquer qu’un pays disposant d’immenses ressources naturelles et d’un potentiel démographique considérable ait été identifié l’an dernier comme celui où la concentration d’extrême pauvreté est la plus élevée au monde.

Le journaliste et le ministre paraissent avoir jugé préférable de ne pas aborder cette question. Comme si cette réalité appartenait à une autre conversation, dans un autre pays, sous un autre gouvernement. Pourtant, ce seul fait devrait constituer le point de départ de toute réflexion sérieuse sur l’orientation de la politique économique nationale.

La question centrale ne réside pas dans le niveau exact de l’inflation, qu’elle soit de 0 %, de 7 % ou de 12 %. Elle réside dans la capacité de l’économie congolaise à produire suffisamment de richesse pour financer durablement l’action publique, améliorer les conditions de vie de la population et soutenir une véritable transformation productive.

Sans cette interrogation sur l’architecture économique du pays, le débat risque de rester prisonnier d’une succession d’indicateurs commentés comme s’ils constituaient à eux seuls une explication du réel. L’économie devient alors une conversation statistique alors même que les problèmes auxquels la société est confrontée relèvent d’une structure beaucoup plus profonde.

Rire et pleurer

Au terme de cette lecture, une impression demeure. Celle d’un débat économique qui se concentre sur les indicateurs les plus visibles tout en laissant de côté les questions les plus fondamentales. La stabilité de certains paramètres macroéconomiques peut constituer une évolution positive. Elle ne saurait toutefois être confondue avec une transformation réelle de l’économie nationale. À ce titre, l’entretien du ministre ne constitue malheureusement pas une bonne nouvelle pour le pays. Il révèle au contraire une lecture extrêmement limitée des mécanismes qui structurent une économie moderne. Lorsqu’un responsable chargé des finances publiques donne lui-même à voir de telles limites analytiques, il devient difficile d’espérer que les véritables problèmes de l’économie nationale attirent enfin l’attention politique nécessaire, ou que des solutions adaptées aux réalités d’une économie monétaire contemporaine puissent émerger.

Les réponses avancées donnent en effet le sentiment d’une compréhension très partielle du fonctionnement d’une économie monétaire moderne. La politique économique y apparaît réduite à une simple gestion de trésorerie, comme si l’État devait attendre passivement l’arrivée des recettes fiscales avant de pouvoir agir. Une telle représentation ignore pourtant la réalité des économies contemporaines, dans lesquelles la coordination entre politique budgétaire, politique monétaire et création de crédit joue un rôle déterminant dans la dynamique de l’activité économique.

Elle révèle également une incompréhension plus élémentaire encore du rôle des indicateurs économiques eux-mêmes. L’inflation n’est jamais interprétée isolément. Dans toute analyse sérieuse de la conjoncture, elle est lue en relation avec d’autres variables qui permettent de comprendre l’état réel de l’économie. Le taux de chômage, l’indice de confiance des consommateurs, la croissance du crédit au secteur privé ou encore l’évolution de la production industrielle constituent des éléments essentiels du diagnostic économique. Pris isolément, un taux d’inflation ne raconte pratiquement rien.

Le paradoxe est donc le suivant. Dans un pays qui abrite la plus forte concentration d’extrême pauvreté au monde, la discussion économique semble parfois se satisfaire d’un indicateur rassurant comme s’il suffisait à résumer l’état du système économique dans son ensemble. Le thermomètre finit alors par tenir lieu d’explication de la maladie.

La situation devrait pourtant être évidente. Lorsque la maison brûle, on ne fait pas un commentaire technique sur la pression de l’eau. Et lorsqu’un patient est en train d’étouffer, on ne se félicite pas simplement que son cœur bat encore. Pourtant, dans notre gestion économique, certains semblent penser que tant que l’on peut sortir du chapeau une jolie statistique, le reste peut continuer à brûler ou à suffoquer en toute tranquillité.

Encore que, je parierais volontiers que la bande de mercenaires chargée de lui éviter de paraître idiot ou simple poupée ne semble disposer que de deux compétences solides, la communication et les règles de la grammaire française. L’économie politique, quant à elle, n’a visiblement jamais franchi la porte du bureau.

Rire et pleure ?!

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

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