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Je suis de la génération du Mouvement Populaire de la Révolution, MPR, « Liboke Moko,Tata bo!!!! Moko, Ekolo bo!!!! Moko, Bokonzi bo!!! Moko ». Nous avons grandi dans un univers où Patrice Émery Lumumba n’était pas une interrogation, mais une évidence structurante. Son nom organisait à la fois l’espace et l’imaginaire. Boulevard Lumumba à Kinshasa, à Kisangani, à Lubumbashi. Il était invoqué, célébré, presque sacralisé.
Dans cette architecture narrative, tout semblait ordonné, presque apaisé. La Belgique y apparaissait comme le seul agent du drame, figure unique d’une responsabilité extérieure totale. Mobutu Sese Seko, pour sa part, se présentait comme le dépositaire vigilant de l’héritage lumumbiste, celui qui en garantissait la continuité et la signification. Cette construction possédait sa cohérence interne, mais elle reposait sur une réduction. Lumumba y devenait un signe stabilisé, détaché de ses tensions politiques, inscrit dans une mémoire officielle davantage soucieuse de clore que d’ouvrir.
Puis une rupture s’est imposée, sans médiation. L’irruption d’Internet a déplacé les conditions d’accès au réel, et YouTube s’est constitué en archive brute, sans hiérarchie ni filtre. Ce qui relevait jusque-là de l’invisible est devenu accessible. Des images ont circulé. Des fragments ont émergé. La violence, jusque-là abstraite, s’est matérialisée. Lumumba n’était plus seulement un nom inscrit dans le récit national. Il devenait un corps exposé, contraint, vulnérable. Les mains liées, le regard captif, la dignité mise à l’épreuve. Ce moment ne se limite pas à une révélation documentaire. Il produit une rupture dans le régime même de la connaissance. Une fracture épistémologique qui déplace le rapport entre mémoire et vérité.
À partir de là, le récit cesse de tenir. Ce n’est plus la figure héroïque qui s’impose, mais la scène d’une mise à mort. Ce n’est plus une histoire transmise, mais une réalité qui s’impose au regard. Le passage du mythe à la matérialité du crime s’opère sans transition, sans préparation intellectuelle. Et dans cet écart, une interrogation s’installe, discrète mais persistante. Si la Belgique ne constitue pas l’unique clé de lecture de cette histoire telle qu’elle nous a été transmise, alors il devient nécessaire de reconfigurer l’ensemble du cadre d’analyse. Non seulement en réévaluant les responsabilités extérieures, mais aussi en interrogeant les zones d’ombre que le récit national a longtemps maintenues hors champ.
Géographie d’une mémoire déplacée
À mesure que mes déplacements s’étendaient, une autre cartographie de Patrice Émery Lumumba s’est imposée, en rupture avec les récits hérités de l’enfance. À Lusaka, Maputo, Alexandrie, Abuja, puis à Santiago de Cuba et jusqu’à Téhéran, son nom surgit avec une régularité presque troublante. Il s’inscrit dans les avenues, traverse les discours, habite les mémoires politiques. Là, Lumumba n’apparaît pas comme une figure du passé, mais comme une présence active, continuellement réinvestie. Il devient un langage politique, une référence opératoire dans des contextes où la question de la souveraineté reste ouverte. Ce n’est plus un héros fixé dans une iconographie nationale, mais une figure en circulation, appropriée, retravaillée, maintenue vivante par d’autres histoires. À force de le rencontrer ailleurs, une impression s’installe avec une netteté croissante. Lumumba semble parfois plus intensément présent hors de la RDC que dans le pays même où son destin s’est noué.
Ce déplacement n’est pas simplement symbolique. Il révèle une dissymétrie profonde dans les régimes de mémoire. Le monde a constitué Patrice Émery Lumumba en icône révolutionnaire globale, un point d’ancrage dans l’histoire longue des luttes anticoloniales. La RDC, en retour, l’a inscrit dans une mémoire domestiquée, stabilisée, intégrée à un récit national qui tend à neutraliser sa portée politique. Là où ailleurs son nom sert à interroger le présent, ici il est souvent relégué à une fonction commémorative. Cette dissociation ne relève pas d’un simple écart de perception. Elle exprime un rapport différencié au passé, une manière de contenir certaines significations plutôt que de les activer. Elle suggère que la mémoire nationale, loin d’être un espace neutre, opère des sélections, organise des silences et produit ses propres formes de clôture.
Le mouvement s’inverse lorsque le voyage ramène vers Lubumbashi. Le récit quitte alors le registre des circulations symboliques pour se confronter à un lieu. Un point de gravité. C’est là que se rapproche, autant qu’il se dérobe, ce moment où Patrice Émery Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito ont été conduits vers leur exécution. L’avion que l’on associe à ce transfert se tient là, dans une présence presque ordinaire, et pourtant saturée d’histoire. Tout semble proche, presque saisissable. Et pourtant, le sens se retire. La matérialité du lieu n’ouvre pas l’accès à la vérité. Elle en marque plutôt la limite. Comme si, au cœur même de l’espace où tout s’est joué, persistait une opacité irréductible, un silence qui ne relève pas de l’oubli, mais d’une histoire qui n’a jamais été pleinement dite.
À Bruxelles, l’histoire s’entrouvre. À Kinshasa, elle demeure en retrait
Le 17 mars 2026 introduit une inflexion que l’on croyait longtemps différée. À Bruxelles, la justice belge décide d’engager des poursuites contre Étienne Davignon pour son rôle présumé dans l’enlèvement et le transfert ayant conduit à l’assassinat de Patrice Émery Lumumba. La procédure s’étend à Maurice Mpolo et Joseph Okito, intégrant ainsi l’ensemble du dispositif répressif de janvier 1961. Après plus de six décennies, un crime colonial accède enfin à une forme de qualification judiciaire. L’événement possède une portée indéniable. Dans le même mouvement, un autre signal se manifeste à Kinshasa, plus discret mais révélateur. L’espace public se trouve occupé par l’annonce de la candidature de la fille de Lumumba à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie. Cette concomitance produit un effet de décalage, comme si l’ouverture du passé à l’extérieur trouvait, à l’intérieur, une forme de déplacement vers le registre symbolique.
Ce qui s’impose avec davantage de netteté reste l’étendue du silence. Il ne s’agit pas d’une absence ponctuelle de réaction, mais d’une suspension diffuse qui traverse l’ensemble du corps politique et social. Du pouvoir en place à l’opposition, des institutions religieuses à la société civile, jusqu’aux médias, aucune dynamique de débat à la hauteur de l’événement ne semble émerger. L’ensemble donne l’impression d’un espace public en retrait, comme si l’événement relevait d’une autre scène, extérieure, alors même qu’il touche au cœur de l’histoire nationale. Ce silence n’est pas vide. Il possède une densité, une forme de retenue qui invite à être interrogée.
Cette configuration n’est pas sans résonance avec une expérience plus personnelle. À l’occasion du centenaire de Patrice Émery Lumumba, dans le cadre d’une édition spéciale du journal Le Potentiel, une centaine de contributions avaient été sollicitées afin de susciter un moment de réflexion collective. Quatre réponses seulement ont été obtenues. Ni la présidence, ni la primature n’avaient donné suite. Ce précédent éclaire le présent. Il suggère que ce rapport distancié à Lumumba ne relève pas d’une conjoncture particulière, mais d’une disposition plus ancrée, faite d’évitement, de prudence, peut-être aussi d’une certaine saturation face à une histoire qui demeure difficile à réactiver.
Ce silence ne peut être interprété comme une simple absence de réaction. Il renvoie à une tension plus profonde. Juger Patrice Émery Lumumba ne consiste pas uniquement à désigner des responsabilités extérieures. Une telle démarche ouvre inévitablement un champ plus sensible, celui des complicités internes, des rivalités politiques de l’époque, des fractures au sein de l’élite congolaise. Elle engage une relecture qui excède largement le cadre judiciaire pour toucher aux fondements mêmes de l’État postcolonial. Une analyse en économie politique permet d’en saisir la portée. Le drame ne relève pas exclusivement d’une logique impériale extérieure. Il s’inscrit également dans un système interne fragmenté, dépendant, structuré par des rapports de force qui ont rendu possible son issue dans le contexte de la Guerre froide. Dans cette perspective, le silence congolais apparaît moins comme une défaillance que comme une retenue face à un passé dont l’examen complet impliquerait de redéfinir des équilibres toujours actifs.
Le dialogue franc que les Congolais n’ont jamais tenu
Les Congolais n’ont pas nécessairement besoin d’un procès pénal pour solder l’affaire Patrice Émery Lumumba. Ce que l’histoire appelle avec davantage d’exigence relève d’un autre registre, plus fondamental. Il s’agit d’un procès historique, au sens plein du terme, un espace où la vérité se construit, se confronte et s’assume collectivement. Un tel processus ne vise pas d’abord la condamnation, mais l’intelligibilité. Il cherche à déplacer le regard, à quitter les récits stabilisés pour entrer dans la complexité des faits, des décisions et des enchaînements. Là où la justice pénale tranche, la justice historique éclaire et oblige.
Une telle entreprise suppose une rigueur que le pays a, jusqu’ici, évitée. Nommer les acteurs sans détour. Reconstituer les chaînes de décision sans raccourci. Identifier les responsabilités locales sans les dissoudre dans une causalité exclusivement extérieure. Cette démarche ne concerne pas uniquement Patrice Émery Lumumba. Elle inclut également Maurice Mpolo et Joseph Okito, dont les trajectoires ont été emportées dans une même séquence historique. Les isoler reviendrait à fragmenter un système d’événements qui ne prend sens que dans sa globalité.
Lorsque Laurent-Désiré Kabila accède au pouvoir en 1997, les conditions semblaient réunies pour initier ce travail. Le moment portait en lui la possibilité d’une réappropriation du récit national et d’une réouverture des dossiers fondateurs. Rien n’a été engagé. Après son assassinat en 2001, sous le régime de Joseph Kabila, cette attente est restée sans suite. Aucun cadre structuré, aucune volonté politique à la hauteur de l’enjeu. Plus troublant encore, le fils aîné de Lumumba a été emprisonné durant cette période, comme si la mémoire elle-même devenait un espace de tension plutôt qu’un socle de clarification. Cette continuité dans l’inaction révèle une difficulté plus profonde à affronter un passé dont l’examen engage directement la nature du pouvoir.
La séquence actuelle ne rompt pas avec cette logique. Le régime en place est dirigé par Félix Tshisekedi, fils de Étienne Tshisekedi, figure politique dont le positionnement dans les dynamiques de l’époque a souvent été interrogé dans les lectures critiques de la crise post-indépendance. Dans le même temps, on assiste à une forme de réhabilitation implicite de Mobutu Sese Seko, dont la mémoire refait surface, y compris dans des espaces institutionnels tels que les musées nationaux. Ce double mouvement n’est pas sans signification. Il suggère une recomposition du récit national qui privilégie certaines figures et en neutralise d’autres, sans jamais ouvrir véritablement le débat de fond.
Ce qui manque, en définitive, n’est pas l’information, ni même les éléments de compréhension. Ce qui fait défaut, c’est un dialogue franc, assumé, à l’échelle nationale. Un espace où les Congolais accepteraient de confronter les différentes strates de leur histoire sans chercher à les simplifier. Tant que ce dialogue n’aura pas lieu, le passé restera suspendu, partiellement intégré, continuellement réinterprété au gré des conjonctures politiques. Et avec lui, la possibilité de construire une souveraineté pleinement assumée restera, elle aussi, inachevée.
Radiographie politique du procès
C’est à cet endroit que l’analyse doit renoncer à toute prudence de surface. L’affaire Patrice Émery Lumumba ne relève pas seulement d’un épisode tragique de l’histoire politique, elle s’inscrit dans une véritable architecture du crime. Leurs crimes doivent être énoncés avec précision. La Belgique, puissance coloniale déterminée à préserver ses intérêts économiques et stratégiques au cœur de l’Afrique. Les États-Unis, à travers l’action de la Central Intelligence Agency, engagés dans une logique de stabilisation géopolitique propre à la Guerre froide. Il ne s’agit ni d’une dérive ni d’un excès. Il s’agit d’un agencement cohérent, d’une rationalité impériale qui élimine ce qu’elle ne peut intégrer. Planification, coordination, exécution. Le crime apparaît ici comme une fonction, non comme une exception.
S’en tenir à cette lecture offrirait toutefois un confort trompeur. Elle reconduit une externalisation de la responsabilité qui, si elle est partiellement fondée, demeure insuffisante. Notre péché exige d’être formulé avec la même rigueur. Fragmentation politique, rivalités internes, absence d’un État stratégique capable de produire et de défendre une ligne autonome, dépendance structurelle vis-à-vis des puissances extérieures. Ces éléments ne constituent pas un simple décor. Ils forment la condition de possibilité de l’intervention. Les dynamiques internes n’ont pas seulement accompagné l’événement, elles en ont préparé le terrain. Cette précision ne vise pas à atténuer les responsabilités extérieures. Elle en révèle au contraire la profondeur.
Une telle approche ne procède pas d’une culpabilisation morale, mais d’une lecture structurelle du pouvoir. Les interventions extérieures ne s’imposent jamais dans un espace plein. Elles investissent des fractures, exploitent des déséquilibres, s’appuient sur des élites divisées. Dans le cas congolais, ces lignes de fracture existaient et ont été activées. Le drame ne peut alors être compris que comme une co-production historique, où les intérêts impériaux rencontrent des vulnérabilités internes. Refuser cette articulation revient à maintenir une lecture incomplète, et à se priver des instruments nécessaires pour penser les formes contemporaines de dépendance et de domination.
Reste la question, désormais inévitable. À Bruxelles, alors que le procès s’ouvre, quelle forme prendra la défense. La négation, devenue intenable à mesure que les archives se sont ouvertes. La minimisation, qui consisterait à diluer la responsabilité dans le contexte. Ou une stratégie plus subtile, consistant à réinscrire le crime dans ses conditions internes de possibilité. Si cette dernière ligne est adoptée, elle produira un effet immédiat. Elle déplacera le centre de gravité du procès. Elle renverra l’ensemble de la nation, à travers toutes les générations congolaises, à elle-même, à ses propres silences et à ses angles morts. Elle imposera alors une interrogation que l’histoire n’a cessé de repousser, mais qu’aucune souveraineté ne peut durablement contourner. Jusqu’où sommes-nous prêts à examiner notre propre part dans ce qui s’est joué.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
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