Tribunes Économiques

BCC – De la technocratie à l’illusion : pourquoi le parcours de Malangu Kabedi Mbuyi ne répondait pas aux défis de la RDC

Depuis que je pointe les insuffisances du diagnostic porté par André Wameso, son camp m’accuse, parfois avec insistance, d’avoir seulement chuchoté mes réserves concernant Malangu Kabedi Mbuyi, son prédécesseur, première femme gouverneure de la Banque Centrale du Congo, alors qu’elle était en fonction.

Leurs aboiements ne sont pas totalement infondés.

Je dois l’admettre, je n’ai pas suffisamment contesté à l’époque. Quelques articles, quelques prises de parole, mais pour l’essentiel, mes investissements étaient ailleurs. En toute vérité, derrière les rideaux, je tentais de faire émerger, ne serait-ce que dans quelques secteurs, un début de rupture, un signe de ce que j’appelle une bifurcation économique réelle, peut-être un miracle discret, presque technique, qui aurait échappé au bruit ambiant.

Alors que tous les signaux pointaient dans une autre direction, la charge émotionnelle de ma collaboration sur le terrain avec Oby Ezekwesili, ancienne vice-présidente de la World Bank devenue fondatrice et présidente du conseil de la School of Politics, Policy and Governance (SPPG), dans le cadre des initiatives de pression visant à sauver les jeunes filles de Chibok, adolescentes enlevées par le groupe militant Boko Haram, et dont la majorité avait pu être libérées, a, pendant un temps, troublé mes attentes et atténué le socle même de mes convictions à l’égard de Malangu Kabedi Mbuyi. Oby Ezekwesili, igbo et originaire du sud, proche de l’ancien président Olusegun Obasanjo, lui-même yoruba, s’était engagée pleinement, mobilisant son énergie, son capital intellectuel, politique et financier, pour des jeunes filles issues du groupe ethnique Kibaku, dans le nord du Nigeria, incarnant ainsi un engagement qui dépasse les fractures régionales et identitaires.

Un échange avec d’autres dames de fer nigérianes telles que Ngozi Okonjo-Iweala, aujourd’hui à la tête de l’Organisation mondiale du commerce, ou Arunma Oteh, connue pour avoir reconstruit les marchés de capitaux nigérians après la crise financière mondiale, en dépit de désaccords possibles sur leurs orientations en économie politique, impose une forme de respect par la clarté de leur articulation et la consistance de leurs accomplissements. Cela dit, l’écosystème culturel, intellectuel et institutionnel nigérian, dans sa capacité à produire, structurer et soutenir de telles trajectoires, témoigne d’une maturité nettement supérieure à celle de la RDC.

J’avais aussi investi beaucoup de temps et de ressources dans des initiatives comme celle de lancer une chaîne de télévision, une plateforme d’information économique pensée comme un Bloomberg congolais, où se structureraient les débats et les analyses autour des informations économiques et des indicateurs. La RDC étant devenue un vaste cimetière de l’entrepreneuriat, il n’est pas surprenant que, parmi les imposantes pierres tombales qui s’y dressent, un bon nombre, même après l’obtention de toutes les autorisations nécessaires, portent mon nom en lettres capitales.

Mais l’analyse ne peut pas éternellement se suspendre à l’espoir.

Mea culpa. Il est temps de revenir au texte, au parcours, aux écrits, et d’en faire une lecture froide. Parce qu’un pays ne se gouverne pas à l’intuition ou à la réputation, mais à partir de structures, de doctrines et de capacités réelles.

Un parcours impressionnant… mais orienté vers la stabilisation, pas la transformation

Le parcours était solide. Banque centrale. International Monetary Fund. Missions techniques. Publications. À première vue, tout indique une maîtrise des outils de la macroéconomie contemporaine et une familiarité avec les grandes institutions de pilotage économique. Cette trajectoire rassure, car elle correspond aux standards internationaux de compétence et de crédibilité.

Mais derrière cette densité institutionnelle se dessine une orientation précise. Il s’agit d’une lecture macroéconomique centrée sur la gestion des déséquilibres, le suivi des agrégats et l’ajustement des paramètres financiers. Le cœur de cette approche consiste à surveiller, corriger et stabiliser, plutôt qu’à initier des dynamiques nouvelles. C’est une économie qui observe et encadre, plus qu’elle ne construit.

Autrement dit, une économie de diagnostic. La RDC ne souffre pas d’un manque d’analyse. Les déséquilibres sont identifiés depuis des décennies, les contraintes sont connues, les recommandations ont été formulées à maintes reprises. Répéter le diagnostic, même avec plus de précision, ne modifie pas la trajectoire d’un système qui reste structurellement inchangé.

Le problème se situe ailleurs. Il tient à la transformation productive, à l’industrialisation et à la structuration d’une véritable souveraineté économique. Cela suppose de déplacer les bases mêmes de l’économie, de créer des capacités productives, d’organiser des filières et d’assumer des choix stratégiques. Sur ces terrains, le parcours présenté n’apportait pas d’indications claires, laissant apparaître un décalage entre l’expertise mobilisée et les exigences réelles de la RDC.

L’empreinte du FMI : rigueur sans rupture

Trente-deux ans au Fonds monétaire international ne sont pas neutres. Ils structurent une manière de penser l’économie, d’identifier les priorités et de hiérarchiser les risques. Cette trajectoire inscrit durablement dans une tradition intellectuelle précise, où l’économie est d’abord envisagée sous l’angle de la stabilité des équilibres macroéconomiques. C’est une école exigeante, avec ses outils analytiques, ses protocoles d’intervention et une vision cohérente du rôle des institutions économiques.

Ses piliers sont bien connus et largement documentés. La discipline budgétaire vise à contenir les déficits et à éviter les dérives des finances publiques. Le contrôle de l’inflation cherche à préserver le pouvoir d’achat et la crédibilité de la monnaie. La soutenabilité de la dette encadre les capacités d’endettement dans une logique de prudence à long terme. Enfin, la crédibilité monétaire repose sur la confiance des marchés et des partenaires. Ensemble, ces principes forment une architecture orientée vers la maîtrise des déséquilibres et la prévention des crises.

Ces outils sont indispensables dans un contexte de vulnérabilité macroéconomique. Ils permettent d’éviter les spirales inflationnistes, les crises de balance des paiements et les ruptures de confiance. Leur finalité reste toutefois essentiellement défensive. Ils stabilisent ce qui existe déjà, ils encadrent les marges de manœuvre, mais ils ne définissent pas en eux-mêmes une stratégie de transformation économique. Ils produisent de la cohérence, sans nécessairement générer une dynamique de transformation.

Ils répondent ainsi à une question précise, celle de savoir comment stabiliser une économie dans un environnement contraint. La question centrale de la RDC se situe à un autre niveau. Elle concerne la capacité à créer une base productive, à organiser des chaînes de valeur, à transformer localement les ressources et à structurer une trajectoire d’accumulation interne. Cela suppose des choix stratégiques, des priorités industrielles et une volonté de déplacer les équilibres existants. C’est sur ce terrain que les limites de cette approche apparaissent, puisqu’elle n’est pas conçue pour produire ce type de transformation.

Dans le cas de Malangu Kabedi Mbuyi, cette trajectoire a façonné une technocratie de la stabilisation, celle d’une excellente élève de doctrines conçues pour être appliquées avec rigueur aux économies du tiers monde, mais dont les effets réels consistent, dans les faits, à les maintenir enfermées dans des dynamiques de sous-développement.

De l’expertise externe à l’absence d’architecture nationale

Le parcours montre une succession de missions. Consultations Article IV, assistance technique, accompagnement de pays tiers. Ces interventions s’inscrivent dans des cadres précis, avec des objectifs définis et des temporalités limitées. Elles reposent sur l’évaluation, la recommandation et l’ajustement des politiques existantes.

Il s’agit d’une expertise d’accompagnement. Elle consiste à analyser des économies, à proposer des corrections et à soutenir des processus déjà engagés. Cette forme d’intervention produit des diagnostics affinés et des recommandations structurées, mais elle reste extérieure aux mécanismes profonds de construction économique.

Construire une économie nationale exige une autre nature de capacité. Elle suppose une vision industrielle claire, une capacité d’arbitrage politique face à des intérêts divergents et une stratégie d’accumulation interne capable d’organiser la production sur le long terme. Cela implique de définir des priorités, de structurer des secteurs et d’assumer des choix qui engagent l’ensemble du système économique.

Le passage de l’analyse à l’architecture n’apparaît pas dans ce parcours. C’est précisément à ce niveau que se situe la fracture. Entre accompagner une économie et la construire, il existe une différence de nature, pas seulement de degré.

Une gestion des ressources sans stratégie de transformation

Les travaux évoquent de manière récurrente la gestion des revenus issus des ressources naturelles, la transparence budgétaire et la diversification économique. Ces orientations s’inscrivent dans une logique de bonne gouvernance et de rationalisation des finances publiques. Elles visent à mieux capter, répartir et sécuriser les recettes dans un environnement marqué par la volatilité et les risques institutionnels.

Cependant, une question fondamentale reste en retrait, celle de savoir où et comment se crée réellement la valeur. L’attention est portée sur la gestion des flux existants, sans déplacement explicite vers les mécanismes de production, de transformation locale et d’industrialisation. L’économie est pensée à partir de ses revenus, plutôt qu’à partir de sa capacité à produire.

Gérer les revenus n’équivaut pas à transformer une économie. La RDC ne manque pas de ressources ni de recettes potentielles. Le problème réside dans l’absence de structure productive capable de convertir ces ressources en richesse durable, en emplois et en capacités industrielles. Une lecture qui ne saisit pas l’ensemble du spectre des défis peut même s’avérer plus problématique qu’une simple difficulté à naviguer dans la bonne direction, dans la mesure où elle conduit à traiter des symptômes plutôt que des causes, et à mal hiérarchiser les priorités. Sans cette base, la gestion, même optimisée, reste sans effet sur la trajectoire de développement.

Le piège de l’économétrie sans politique

Dans le parcours de Malangu Kabedi Mbuyi, l’insistance sur les données, les modèles et l’inférence causale participe d’une posture intellectuelle cohérente avec sa formation et ses affiliations institutionnelles. Elle traduit une recherche de rigueur, une volonté d’objectiver les décisions et de s’inscrire dans une tradition où l’évidence empirique encadre l’action publique. Cette orientation confère une légitimité technique certaine et aligne son approche sur les standards dominants de la gouvernance économique.

Cependant, cette rigueur méthodologique ne constitue pas en elle-même une stratégie de transformation. Les modèles organisent la lecture du réel, mais ils ne produisent pas de trajectoire. Ils permettent d’optimiser à la marge, de sécuriser des équilibres, d’anticiper certains effets, sans pour autant définir une architecture économique nouvelle. Dans ce cadre, l’action tend à rester contenue dans les limites du mesurable et du prévisible.

Une économie comme celle de la RDC exige précisément un dépassement de ces cadres. Elle suppose des choix qui ne se déduisent pas des modèles, des arbitrages qui engagent une vision et une capacité à redéfinir les priorités productives. C’est dans cet écart entre la sophistication analytique et l’absence de projection stratégique que se situe la limite. L’économétrie, aussi avancée soit-elle, ne remplace pas l’acte politique qui consiste à décider de ce que l’économie doit devenir.

Une économie ne se transforme pas avec des modèles, mais avec une volonté de les dépasser.

L’art de tenir sans transformer

Le passage de Malangu Kabedi Mbuyi à la tête de la Banque Centrale du Congo a produit une forme de stabilité. Une stabilité réelle, mesurable, souvent saluée dans les cercles institutionnels. Mais une stabilité d’un type particulier, celle qui coexiste avec la persistance d’une pauvreté extrême et l’absence de transformation structurelle. Rien ne s’était effondré, mais rien ne s’était reconfiguré. L’économie a tenu, sans changer de nature, comme maintenue dans un équilibre qui préserve les formes sans en modifier le fond.

Cette capacité à contenir les déséquilibres a été interprétée comme une réussite, et en partie récompensée. Le passage de la Banque Centrale du Congo à la Caisse Générale d’Épargne du Congo s’inscrit dans cette continuité. Il prolonge une logique où la gestion prévaut sur la transformation. Ce déplacement institutionnel ne modifie pas la nature du cadre intellectuel ni les limites stratégiques qui l’accompagnent. Ce qui devait se produire ne s’est pas produit, non par manque d’efforts de Malangu Kabedi Mbuyi, mais en raison d’un état d’esprit, d’un cadre d’action et de réflexes académiques qui enfermaient la pensée et empêchaient d’imaginer, encore moins d’organiser, une véritable rupture.

Sa force réside dans la stabilisation du cadre existant. Dans le contexte de la RDC, cela revient à stabiliser une pauvreté qui est à la fois primitive et extrême. On peut alors légitimement s’interroger sur la pertinence d’un tel objectif. Toutefois, si l’on retient ce paramètre, aussi contestable et abominable soit-il, on pourrait considérer qu’elle y est parvenue.

De la crédibilité à la capacité réelle

On pourrait alors me retourner la question : que fait Jo M. Sekimonyo ? Je pense global, je respire local, j’existe universellement. Ce que beaucoup semblent ignorer, c’est que je suis consulté par des individus et des institutions, y compris au sein de ce régime. Mais, le plus souvent, il s’agit moins de chercher à comprendre que de paraître intelligent. Sur le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, ma position est publique et documentée, notamment à travers des appels à une redéfinition de leur rôle et de leur mission. J’ai également développé, dans mes travaux, des propositions structurantes autour de l’effacement de la dette globale, en lien avec des dynamiques plus larges de remise en cause de l’architecture financière internationale, incluant la dédollarisation de l’économie mondiale. À cela s’ajoute un engagement soutenu en faveur de l’appropriation, par les économies du Sud global, des mécanismes de création monétaire endogène, aujourd’hui largement abusés par les économies du Nord. Il ne s’agit donc pas seulement de formuler une critique, mais de contribuer et d’engager des initiatives visant à ouvrir un espace de réflexion et d’action autour d’alternatives concrètes.

Ce texte ne relève pas d’une critique personnelle. Il s’agit d’un exercice analytique plus exigeant, que j’aimerais voir mes compatriotes congolais enfin accepter d’entreprendre, malgré la rigueur et l’effort qu’il impose. Apprendre à lire un parcours au-delà de sa cohérence apparente, à interroger une production intellectuelle au-delà de sa rigueur formelle, et à évaluer une nomination en fonction de ce qu’elle rend effectivement possible dans un contexte donné, qu’il s’agisse de la Banque Centrale ou de toute autre position stratégique. Cela suppose de suspendre les réflexes d’admiration et de replacer l’analyse au niveau des structures.

Il s’agit également de résister à la tentation de se laisser guider par les signes extérieurs de légitimité, qu’il s’agisse des titres, des trajectoires internationales ou des validations institutionnelles. Ces éléments produisent de la crédibilité, mais ne préjugent en rien de la capacité effective à transformer et moderniser une économie, en particulier dans un contexte structurellement contraint comme celui de la RDC. La seule question pertinente demeure celle de la capacité à déplacer les structures productives, à organiser une accumulation interne et à redéfinir les priorités économiques dans une logique de transformation. Dans le cadre de la Banque Centrale du Congo, cela suppose de penser l’économie à partir de circuits monétaires contemporains et de mécanismes de création monétaire endogène orientés vers la croissance et la production.

L’enjeu n’est donc pas de transférer les clés à un nouvel académisme ou à un énième stabilisateur monétaire, mais de placer aux commandes une figure capable d’articuler et d’exposer les modalités d’exécution d’une réforme monétaire contemporaine au service d’un projet économique structurant. Je peux en témoigner, un grand nombre de Congolais disposent de cette capacité. Le problème, comme je ne cesse de le rappeler, réside moins dans les compétences disponibles que dans le système et les critères de sélection qui en conditionnent l’accès.

Dans ce cas précis, la réponse demeure incertaine, et tend vers le négatif. Quant au diagnostic porté par André Wameso, il semble s’inscrire dans une trajectoire encore plus préoccupante, marquée non seulement par le risque de stagnation, mais par celui d’une prolongation des inerties existantes. C’est cette dynamique, et ses implications, qui feront l’objet de ma prochaine tribune.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

Recent Posts

Makemation : un film de Nollywood qui montre l’IA en action en Afrique

Makemation , un nouveau long métrage , est un récit initiatique africain se déroulant à…

17 heures ago

Les États-Unis, Israël et l’Iran instrumentalisent la religion pour obtenir du soutien

Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, arbore de nombreux tatouages ​​à connotation chrétienne,…

2 jours ago

RDC : le député Kasanda Katuala propose une réforme pour mettre fin à l’insécurité juridique dans le secteur minier

Dans un climat d’incertitudes juridiques persistantes dans le secteur minier congolais, le député national Kasanda…

3 jours ago

L’or est censé être une valeur refuge en période d’incertitude

L'or a longtemps joui d'une réputation de valeur refuge en période de turbulences. Mais ces…

3 jours ago

Atelier sur les droits en santé sexuelle et reproductive à N’Djili : un levier pour transformer les mentalités

Un atelier consacré aux droits en santé sexuelle et reproductive s’est tenu le mercredi 25…

3 jours ago

États-Unis : Meta et Google viennent de perdre un procès historique concernant la dépendance aux réseaux sociaux

Un jury américain a statué que les plateformes de médias sociaux Instagram et YouTube présentent…

4 jours ago