Économie RDC

Banque centrale : Wamesso, naïf… ou mal formé ?

J’ai été tagué sur Facebook et harcelé sur WhatsApp. La crainte se confirme d’avoir une fois encore un gouverneur de la Banque centrale qui, avant d’être faufiler à ce poste stratégique, n’a jamais pris la peine, ni même le plaisir, de formuler, d’écrire ou de partager publiquement ses réflexions économiques, encore moins ses positions en matière de politique monétaire. Et le voilà qui déclare, sur une chaîne américaine, que la dollarisation de l’économie congolaise s’explique parce que « nous importons tout ».

Un tel raisonnement est primitivement simpliste, presque terre à terre, sonne comme le brouhaha de la rue, celui des conversations dans les bars du coin, entre douze tembos bien tapées ou autour d’une bouteille de Johnny Walker de contrebande, où l’on explique et peint le monde avec des vérités creuses, des certitudes sans fondement et une logique qui s’évapore avec chaque gorgée.

Victime du système ou acteur du naufrage ? Manque de vision ou simple erreur de parcours ? Honnêtement, j’en viens presque à avoir de la compassion pour lui. Mais en même temps, il aurait dû s’entraîner d’abord sur nous, dans les médias locaux, tester ses idées, affûter sa pensée, avant de se mettre à nu sur la scène internationale. Là, le monde entier a assisté à une prestation qui ressemblait plus à une improvisation gênante qu’à une démonstration de leadership économique.

Le problème, c’est que dans ce genre de poste, on ne nous pardonne pas nos brouillons. Mais, heureusement pour lui, certains Congolais vont immédiatement se jeter sur la grenade qu’il a lui-même dégoupillée, armés d’arguments émotionnels et parfois même d’insultes, pour tenter de le défendre ou de faire taire ceux qui osent critiquer. Le drame, c’est qu’à force de protéger les erreurs au lieu de les corriger, on finit par ériger l’incompétence en stratégie nationale.

On devait lui souffler de dire : « Je ne saurais nier que la dollarisation traduit avant tout un déficit de confiance et des incitations qui favorisent l’usage du dollar comme unité de compte et, plus grave encore, comme moyen de paiement interne. La stratégie que nous mettons en place vise à rendre le CDF plus attractif grâce à une politique monétaire crédible qui réhabituera progressivement l’économie à sa propre monnaie. »

Mais encore, il faudrait qu’il ait réalisé avant cette interview que la dollarisation n’est pas un choix de confort. Elle traduit une profonde perte de confiance, à la fois dans la monnaie nationale (zaïre, nouveau zaïre, franc congolais, nouveau franc congolais ?) et dans l’État censé la garantir.

Le vrai problème, le mauvais remède

Pour les ménages, ce n’est ni un caprice ni une mode culturelle, c’est une stratégie de survie. Quand familles, bailleurs, entreprises et investisseurs ruent sur le dollar, ce n’est pas pour frimer, c’est pour s’accrocher à une bouée dans un océan d’incertitude où le franc congolais coule plus vite qu’il ne flotte.

L’État valide et renforce la domination du dollar par ses propres pratiques. De ce fait, les Congolais constatent que même l’État ne croit pas au CDF. La dollarisation en RDC n’est donc pas qu’un bouclier privé, elle est institutionnalisée.

Émettre des bons du Trésor en CDF dans les conditions actuelles relève du mauvais sens, voire d’un numéro de clown. Certes, les autorités les présentent comme la solution idéale pour attirer l’épargne locale et réduire la dollarisation. En théorie, l’idée paraît logique. En pratique, c’est une illusion. Lancer des bons en CDF sans corriger les pratiques de l’État revient à poser un pansement sur une plaie infectée.

Dans le contexte actuel de la RDC, il faudrait proposer des taux supérieurs à 30 % annuels pour rendre ces bons un tant soit peu séduisants. Mais à ce niveau, on tombe vite dans une spirale infernale digne d’un mauvais sketch : lever de nouveaux bons pour rembourser les anciens, un grand classique des pyramides de Ponzi, que les Congolais de la vieille époque appelaient affectueusement Bindo ; ou alors faire tourner la planche à billets et imprimer des CDF à la pelle, avec, en bonus, une inflation express et une fuite massive vers le dollar. De quoi donner envie aux épargnants de cacher leurs économies sous le matelas, bien loin des bons du Trésor.

D’autre part, acheter un bon du Trésor, c’est comme prêter son argent à quelqu’un en croisant les doigts pour qu’il vous le rende à temps. Et en RDC, l’État traîne derrière lui un CV chargé : arriérés chroniques, paiements tardifs, salaires publics versés avec des semaines de retard. Dans ces conditions, convaincre les épargnants que leurs obligations seront remboursées pile à l’échéance relève presque de la foi. Et lorsque les finances publiques se tendent, on voit venir le grand classique : les roulements forcés : « votre bon arrivant à maturité est reconduit d’office, pas de remboursement cash ». De quoi donner envie aux épargnants de cacher leurs économies sous le matelas, bien loin des bons du Trésor, et achever ce qui reste de crédibilité.

Première étape de l’examen d’État pour la Banque centrale

La dédollarisation ne devrait pas être une guerre frontale contre le dollar, mais une patiente reconstruction de la confiance. Tant que l’État lui-même ne traitera pas le CDF comme sa propre monnaie de référence, aucun citoyen, aucune entreprise, aucune banque ne le fera. On peut interdire les prix en dollars, imposer les paiements en CDF et sermonner la population à coups de slogans, mais si la crédibilité macroéconomique n’est pas restaurée, tout cela ne restera qu’une mise en scène sans effet réel. La preuve la plus criante de cette perte de souveraineté monétaire est qu’il existe aujourd’hui des zones entières dans le Nord-Est où le shilling ougandais, pas le dollar, règne en maître, supplantant de facto le CDF dans les échanges quotidiens.

La première étape logique, bien plus crédible que de lancer des bons du Trésor en CDF ou tout autre tir hésitant, et soyons honnêtes, le vrai défi que j’avais lancé au régime, serait de commencer par dédollariser le secteur public. Les institutions de l’État doivent montrer l’exemple. Finis les dollars dans les administrations ! Que tous les frais soient réglés en CDF, sans exception, sans indexation et sans bouée de sauvetage. Et bien sûr, payer l’ensemble des salaires des fonctionnaires en CDF, jamais ajustés au dollar, mais uniquement à l’inflation, si nécessaire, des agents et surtout du gouverneur de la Banque centrale, histoire qu’ils ressentent, chaque fin de mois, la douleur ou joie bien réelle de la monnaie qu’il est censé défendre. Là, on saura vite si le capitaine croit encore à la solidité de son propre navire. Parce qu’au bout du compte, la confiance ne se proclame pas, elle se prouve, elle se reconstruit par les actes.

Mais encore, si je devais choisir entre supprimer la Banque centrale et dédollariser notre économie, je n’hésiterais pas une seule seconde : je fermerais la Banque centrale à double tour, j’éteindrais la lumière et je laisserais même un panneau à l’entrée : « Fermé pour cause d’inutilité nationale ». Et là, normalement, tout le monde devrait enfin comprendre pourquoi !

Rire et pleure

Jo M. Sekimonyo

Économiste politique, théoricien, militant des droits humains et écrivain. Actuellement chancelier de l’Université Lumumba.

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