Je faisais ma digestion cérébrale matinale des courriels, cet exercice silencieux où l’on tente de mettre de l’ordre dans le flux des idées et des sollicitations. Je préparais une réponse à l’équipe de recherche de la Mo Ibrahim Foundation, qui a accueilli avec une ouverture remarquable mes critiques de leur indice, allant jusqu’à proposer d’y intégrer le contrat de ratio social et paradoxe de réciprocité fiscale dans leur rapport sur les revenus. Ils ont même évoqué la possibilité d’une collaboration avec l’Université Lumumba, signe d’un dialogue intellectuel qui dépasse la simple courtoisie académique.
Le même esprit se retrouvait dans mes échanges avec certains acteurs clés de la World Bank, à qui j’avais adressé mes réserves sur l’argument du capital humain publié cette année. Là encore, aucune crispation, mais une invitation à approfondir, à discuter, à confronter les cadres d’analyse dans un espace où la critique est considérée comme une contribution.
Pendant ce temps, j’essayais d’ignorer les notifications incessantes de mon téléphone dédié à la RDC, dont les signaux répétés venaient troubler cette parenthèse intellectuelle. Les messages s’accumulaient, insistants, presque pressants. Après plusieurs tentatives pour rester concentré, j’ai fini par céder à cette insistance. J’ai pris l’appareil, par curiosité autant que par lassitude, pour comprendre ce qui pouvait bien provoquer un tel déluge de réactions.
Une annonce qui imite sans produire d’effet
La mascarade de Wameso est tristement familière. Une Banque centrale s’exprime, ajuste son taux directeur et envoie au marché un signal censé orienter les anticipations, influencer le crédit, stimuler ou freiner l’activité. Ce rituel, parfaitement intelligible dans les économies avancées, repose sur un postulat simple. Celui de l’existence de canaux de transmission efficaces entre la décision monétaire et l’économie réelle, où chaque variation de taux se diffuse à travers un système financier dense, structuré et interconnecté.
Mais dans le contexte congolais, cette chaîne est incomplète. La baisse du taux directeur est présentée comme un levier puissant, presque comme une preuve de maîtrise, alors même que l’économie reste faiblement bancarisée, largement informelle et peu monétisée. Le crédit y est rare, coûteux et souvent inaccessible. La majorité des agents économiques n’empruntent pas auprès des banques. Ils n’arbitrent pas leurs décisions d’investissement en fonction du coût marginal du capital. Ils évoluent dans un univers de liquidité contrainte, d’informalité structurelle et d’incertitude permanente, où la question n’est pas le niveau du taux, mais l’accès même au financement.
Dans ces conditions, le taux directeur cesse d’être un outil de pilotage pour devenir un simple marqueur discursif. Il ne régule pas une dynamique économique qu’il ne traverse pas. Il ne structure pas des comportements qui ne lui sont pas sensibles. Il existe en surface, détaché des mécanismes concrets de production, d’investissement et de consommation.
Encore une fois, le langage est moderne. Le mécanisme reste vide. Cela réduit l’annonce à une grimace.
Ce qui aurait dû être annoncé et ne l’a pas été
Au fond, il s’agit d’un fétichisme. Le taux directeur est traité comme un levier central de l’action économique, comme s’il suffisait à orienter les comportements, stimuler l’investissement et structurer la dynamique globale. Mais une question simple s’impose. Qui, en RDC, emprunte réellement à des conditions liées à ce taux. Quelle part de l’économie est effectivement connectée au système bancaire. Où se trouve le canal de transmission vers l’investissement, l’emploi et la consommation.
La réponse est sans ambiguïté. Une large partie de l’économie fonctionne en dehors de ce circuit. Les décisions économiques ne se prennent pas en fonction du coût du crédit, mais sous la contrainte immédiate de la liquidité, dans un environnement dominé par l’informalité et l’incertitude. Le taux directeur ne guide ni les arbitrages, ni les investissements, ni la consommation. Il reste sans prise sur les mécanismes réels de l’économie. Annoncer un taux directeur au Congo, c’est parler à une économie qui n’écoute pas. Si l’on veut imiter les économies modernes, il faut aller jusqu’au bout.
Si l’ambition est de s’inscrire dans une logique de politique monétaire moderne, alors l’exercice ne peut se limiter à l’ajustement d’un taux. Une banque centrale crédible ne parle pas seulement du prix de la monnaie. Elle éclaire l’état de l’économie réelle. Elle rend visibles les dynamiques qui structurent la vie économique. Le niveau d’emploi, la création de nouveaux postes, la confiance des ménages, la trajectoire de la demande intérieure. Ce sont ces indicateurs qui permettent de juger de la santé d’une économie et de la pertinence des choix opérés.
Dans ce cas précis, rien de tout cela n’est mis en avant. Le discours se concentre sur l’instrument, sans jamais s’attarder sur ses effets. Il décrit un mouvement technique, sans interroger la réalité sociale qu’il est censé influencer. Cette absence n’est pas neutre. Elle révèle un décalage profond entre la mise en scène de la politique monétaire et les conditions concrètes dans lesquelles évolue la population.
Au-delà des agrégats, une question demeure. Celle de l’extrême pauvreté, massive, persistante, structurante. Aucun mot sur la distribution des revenus. Aucun regard sur les conditions de vie réelles. Comme si l’économie pouvait être pilotée indépendamment de ceux qui la composent.
On ne pilote pas une économie réelle avec un seul instrument financier.
Une politique de contrôle sans utilité économique
La réforme annoncée s’inscrit dans une logique de contrôle. Interdiction des transactions en espèces en devises, centralisation des flux par la Banque centrale, bancarisation forcée des échanges. Sur le papier, l’objectif est clair. Mieux encadrer les circulations monétaires, sécuriser les flux, formaliser l’économie. Mais une question essentielle demeure. Quel est le rapport entre ce contrôle accru et la capacité réelle de l’économie à produire, à créer de la valeur, à générer des revenus.
Le problème est là. Le contrôle ne crée pas de richesse. Il ne remplace ni l’investissement, ni l’emploi, ni la production. Dans un contexte où l’économie informelle constitue le principal espace d’activité, où les circuits parallèles répondent à des besoins d’accès que le système formel ne couvre pas, une telle mesure ne restructure pas l’économie. Elle la contraint. Elle la déplace. Elle fragilise les équilibres déjà précaires sur lesquels reposent des milliers de trajectoires individuelles.
En voulant discipliner les flux, on détruit une industrie de survie. Les premiers affectés seront les cambistes, ces intermédiaires informels qui assurent une fonction essentielle de liquidité. Mais au-delà d’eux, c’est tout un écosystème de micro-activités qui risque d’être désorganisé. Petits commerçants, travailleurs indépendants, réseaux de subsistance dépendants de la fluidité des échanges en devises. Derrière cette activité, ce sont des milliers, voire des dizaines de milliers de familles qui vivent, survivent et structurent leur existence autour de ces flux.
Wameso comprend-il que ce que la réforme menace n’est pas simplement une pratique monétaire, mais un équilibre social fragile et un écosystème de subsistance dont dépendent des milliers de vies ? A-t-il compris que le confort que lui offre le Trésor public n’a de sens que s’il sert à penser et à mettre en œuvre des politiques capables d’améliorer concrètement la condition des Congolais, en stimulant la croissance des activités économiques et en les multipliant, plutôt qu’en persistant dans une direction qui produit l’effet inverse ?
En l’absence d’alternatives fonctionnelles et accessibles, la contrainte devient une pression supplémentaire sur une économie déjà sous tension. L’interdiction sans structure pour canaliser ne supprime pas les flux, elle les déplace. Elle pousse le marché noir à se reconfigurer, à se transfigurer, souvent de manière plus opaque et plus difficile à contrôler.
Contrôler une économie qui ne produit pas, c’est l’asphyxier.
Pousser du liquide dans un corps sans veines
La réforme donne l’impression d’une injection brutale dans un organisme qui n’a pas les circuits pour l’absorber. Le système bancaire reste étroit, inégalement accessible et concentré dans quelques espaces urbains. L’accès aux services financiers demeure limité pour une grande partie de la population. Quant à l’infrastructure digitale, elle progresse, mais reste fragmentée, coûteuse et insuffisamment intégrée pour soutenir une bascule massive vers des transactions entièrement scripturales.
Dans ce contexte, forcer la circulation monétaire à passer par des canaux qui ne sont ni pleinement développés ni universellement accessibles revient à créer des points de blocage. La réforme ne s’appuie pas sur un réseau robuste, elle le suppose. Elle ne part pas des capacités existantes, elle les anticipe sans les construire. Le risque est alors de transformer une contrainte technique en contrainte économique, et une intention de modernisation en facteur de désorganisation.
On injecte des réformes sans avoir construit les circuits qui doivent les absorber. C’est précisément là que se situe l’alternative.
La vraie dédollarisation et le verrou oublié de l’infrastructure
La dédollarisation ne commence pas par l’interdiction des pratiques des citoyens. Elle commence par l’État. C’est précisément le sens de la démarche que j’ai engagée à travers ma pétition relative à la dédollarisation du secteur public et à la réorganisation des services de mobile money en RDC, enregistrée à l’Assemblée nationale le 22 novembre 2024. La logique est simple, mais structurante. Toutes les recettes publiques doivent être libellées en francs congolais. Toutes les dépenses publiques doivent être effectuées en monnaie nationale. Toute indexation en devises doit être abandonnée. La monnaie nationale doit devenir le point d’ancrage de l’ensemble des flux publics. C’est à ce niveau que se construit la crédibilité monétaire, pas en contraignant des agents économiques déjà fragilisés.
Le Gouverneur de la Banque Centrale du Congo semble avoir lu mes recommandations et tenté de s’en approprier l’esprit. Mais en cherchant à en proposer une version qui paraisse originale, André Wameso en a manqué l’essentiel. La transformation que je défends, celle du passage à la monnaie scripturale pour accroître la vitesse de circulation de la monnaie, ne peut réussir sans lever un verrou fondamental. Celui de l’infrastructure. La souveraineté monétaire ne se décrète pas, elle se construit à travers des systèmes accessibles, fluides et intégrés. Aujourd’hui, l’écosystème du mobile money et des paiements numériques reste entravé par des barrières administratives, des restrictions techniques et un manque d’interopérabilité. Les entrepreneurs ne peuvent pas intégrer facilement les solutions de paiement dans leurs activités. L’accès aux interfaces techniques reste limité, là où il devrait être ouvert et standardisé.
D’autres trajectoires existent. Le modèle indien a montré qu’une architecture ouverte pouvait transformer profondément les usages et accélérer l’inclusion financière. Le modèle chinois a démontré la puissance d’une intégration massive des paiements numériques dans l’économie quotidienne. Dans les deux cas, la priorité n’a pas été l’interdiction, mais la construction d’infrastructures robustes et accessibles, fondées sur une conception et une mise en œuvre indigènes, pensées à la fois pour la souveraineté, la sécurité nationale et la fierté économique.
La souveraineté monétaire passe par une infrastructure numérique indigène, pas par l’interdiction.
Renforcer les banques, pour capter quelle richesse
Une contradiction fondamentale traverse la réforme. Elle prétend renforcer le système bancaire dans un contexte où la base économique elle-même reste fragile. Dans un pays marqué par une extrême pauvreté massive, la capacité d’épargne est structurellement limitée. Les flux financiers à capter sont faibles, irréguliers, souvent informels. Dans le même temps, une part significative du secteur bancaire est dominée par des intérêts étrangers, ce qui pose immédiatement la question de la destination finale de la valeur captée et de la concentration du pouvoir financier.
Dès lors, la question n’est plus technique, elle devient politique. Renforcer le système bancaire, pour capter quelle richesse. Et au bénéfice de qui. Sans une base productive solide, sans une expansion réelle des revenus, cette stratégie risque moins de structurer l’économie que de concentrer davantage les flux existants entre quelques acteurs déjà dominants. Cela soulève des enjeux directs de souveraineté et de sécurité économique, dans un contexte où les marges nationales de contrôle restent limitées.
Dans ce cadre, la priorité affichée de lutte contre le blanchiment et la fraude apparaît en décalage avec les urgences économiques du pays. Non pas que ces enjeux soient inexistants, mais ils ne constituent pas le cœur du problème congolais. Le paradoxe est d’autant plus frappant que les principaux centres mondiaux d’optimisation fiscale et de recyclage des capitaux se trouvent dans des juridictions bien identifiées comme les Îles Caïmans ou les Îles Vierges britanniques, ainsi que dans certains États américains comme le Delaware ou le Wyoming, où ces pratiques sont non seulement tolérées, mais intégrées au fonctionnement économique, car elles participent à la création de richesse et d’emplois.
On traite des pathologies de pays riches dans une économie pauvre. Dans un certain sens, nous nous attelons à résoudre les problèmes des autres sur notre propre sol, avant même d’avoir affronté les nôtres. Ce renversement des priorités détourne l’action publique de l’essentiel et retarde encore la construction des bases productives indispensables.
Une direction consciente ou un aveuglement dangereux
Reste une interrogation centrale, qui dépasse la seule lecture technique de la décision et renvoie à une question plus profonde sur la nature de la trajectoire engagée. S’agit-il d’un choix pleinement assumé, celui de maintenir une orientation où le contrôle des flux monétaires prime sur la transformation de la base productive. Ou bien sommes-nous face à une forme d’aveuglement, révélatrice d’une incapacité à saisir les mécanismes réels qui structurent l’économie congolaise, ses contraintes, ses potentialités et ses urgences.
Dans le premier cas, la responsabilité est clairement politique, car il s’agirait d’un arbitrage conscient en faveur d’une logique qui ne répond pas aux besoins fondamentaux de l’économie réelle. Dans le second, elle devient structurelle, traduisant une déconnexion entre les instruments mobilisés et la réalité qu’ils sont censés transformer. Mais dans les deux cas, le résultat reste identique. L’économie réelle demeure sans impulsion, sans levier crédible, sans stratégie articulée autour de la production, de la création de revenus et de l’élargissement des opportunités économiques.
Aucune mesure n’a été annoncée pour activer l’économie réelle. Et un pays déjà classé parmi les plus pauvres s’éloigne encore un peu plus de toute perspective de transformation. Pendant ce temps, ceux-là mêmes qui contribuent avec zèle aux dérives sociales, politiques et économiques continuent d’avoir l’audace de se lamenter : « ce pays n’a pas de chance ».
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





















