Afrique du Sud : Johannesburg a failli à sa mission envers ses commerçants du secteur informel

Le centre-ville de Johannesburg est un véritable carrefour économique, un réseau dense et dynamique de commerçants informels, d’entreprises voisines et d’autres usagers. Le commerce informel demeure une stratégie de survie essentielle pour de nombreux ménages. Il constitue également une source importante de biens et de services à prix abordables.

La gestion de cette activité n’est toutefois pas simple. Les autorités municipales sont soumises à des pressions légitimes pour maintenir l’ordre, la sécurité, l’hygiène et l’accessibilité dans des espaces urbains très disputés. Parallèlement, elles ont pour mission de soutenir les moyens de subsistance et d’encourager une participation économique inclusive.

Concilier ces objectifs est complexe. Cependant, en tant qu’urbanistes et chercheurs, nous pensons que c’est possible et nécessaire. Il faut pour cela tenir compte des contraintes municipales, notamment budgétaires, des pressions politiques parfois contradictoires et de la contribution des commerçants. Ces derniers dynamisent l’économie locale et proposent des biens et services pratiques et abordables.

Le secteur du commerce informel à Johannesburg ne doit pas être perçu comme un problème à éliminer, mais plutôt comme un secteur à gérer efficacement. La ville devrait s’attacher à améliorer les pratiques en la matière.

La gestion du commerce informel à Johannesburg a connu des fortunes diverses. En octobre 2025, les autorités ont procédé à l’évacuation des commerçants informels de la rue De Villiers, en plein cœur du quartier des affaires. L’opération a ensuite été étendue à d’autres quartiers défavorisés et townships afin de promouvoir « l’ordre » et la « propreté ».

Cette approche rappelait l’ opération « Coup de balai » de 2013 , qui avait perturbé les moyens de subsistance et accru les inégalités et la violence urbaines. Après les événements de 2025, la Haute Cour du Gauteng a donné raison aux commerçants qui avaient porté plainte contre la ville. Cependant, ce jugement n’a pas été appliqué .

La politique de la ville en matière de commerce informel de 2022 propose une approche différente. Elle offre un cadre structuré qui comprend :

  • reconnaître les commerçants informels comme des contributeurs essentiels à l’économie urbaine
  • définir des procédures claires en matière d’enregistrement, d’aménagement du territoire, de procédures d’autorisation et de soutien aux commerçants.

Sa force réside dans son approche cohérente et fondée sur les droits, qui permet d’instaurer transparence et équité dans l’attribution et la gestion des espaces commerciaux. Toutefois, son succès repose sur une mise en œuvre transparente, inclusive et réactive.

Une solution durable

Selon nous, Johannesburg peut transformer les espaces contestés en moteurs de prospérité partagée en :

  • investir dans des infrastructures adéquates
  • promouvoir la collaboration entre les commerçants, les propriétaires, les autorités municipales et les autres parties prenantes concernées

Appliquer des réglementations qui protègent les moyens de subsistance au lieu de les punir.

Une solution durable exige des réformes systémiques fondées sur les dispositions de la politique municipale de 2022 relative au commerce informel . Celle-ci privilégie une gestion conjointe par les différentes parties prenantes, notamment les représentants des services compétents, les entités municipales et les commerçants du secteur informel.

Mais les lois et les règlements doivent être mis à jour.

Les règlements adoptés en 2012 sont toujours utilisés pour réglementer le secteur, malgré l’adoption d’une nouvelle politique en 2022 .

La mise à jour des règlements municipaux permettrait à la ville de refléter l’orientation de développement de sa politique. Celle-ci vise notamment à soutenir les moyens de subsistance et à élargir l’accès à l’emploi et aux opportunités entrepreneuriales. Elle prévoit également la création d’un environnement réglementaire et de gestion favorable aux commerçants du secteur informel.

La politique adoptée en 2022 comporte plusieurs dispositions importantes qui favorisent une gestion plus efficace du commerce informel. Ses principaux éléments sont les suivants :

Plans de transactions informels

Un recensement exhaustif et indépendant de tous les commerçants – enregistrés et non enregistrés – constituera la base de ce plan. Il permettra à la ville de comprendre l’ampleur et la répartition du commerce informel.

La ville doit mettre à disposition suffisamment d’emplacements commerciaux adaptés. Cet accès élargi permettrait d’accueillir légalement davantage de commerçants et de réduire la pression sur les emplacements déjà saturés. Tout au long du processus, la ville doit trouver un équilibre entre la nécessité de délimiter les emplacements commerciaux et :

  • le principe du déplacement minimal pour protéger les moyens de subsistance
  • veiller à ce que les trottoirs, les voies de transport et autres équipements publics restent accessibles à tous.

Infrastructures et services appropriés

Garantir aux commerçants du secteur informel l’accès à des services adéquats contribue à leurs moyens de subsistance et à rendre les rues plus propres, plus sûres et plus agréables pour tous. Tous les commerces informels du centre-ville bénéficieraient d’infrastructures améliorées, notamment l’accès à l’eau, à l’électricité, à l’éclairage public, à des espaces de stockage, à des trottoirs aménagés, à des abris pour les commerçants et à des sanitaires.

Énoncé clair des droits et responsabilités des commerçants

La responsabilité première de transformer la gestion du commerce informel incombe à la ville. Toutefois, la politique précise également que les commerçants informels eux-mêmes ont d’importantes responsabilités pour garantir le bon fonctionnement du système.

Une fois les plateformes de trading attribuées, les traders sont censés :

  • n’opérer que dans les zones désignées
  • éviter les espaces restreints ou interdits
  • aider à maintenir l’ordre
  • exercer leurs activités conformément aux règlements, politiques et statuts applicables.
  • jouer un rôle actif dans le maintien de la propreté et de l’entretien de leurs espaces commerciaux
  • travailler en collaboration avec la Ville, les entreprises voisines et les autres acteurs locaux.

Le plan prévoit également la création d’un forum indépendant sur le commerce informel, d’une équipe spéciale dédiée au commerce informel et d’une unité spécialisée. Il est urgent de mettre en place ces structures.

Prochaines étapes

La ville a l’opportunité de passer d’approches réactives et répressives à un modèle proactif de développement qui valorise le commerce informel comme une composante essentielle de l’économie et de l’identité de Johannesburg.

Il y a des étapes clés à franchir prochainement.

Premièrement, rendre pleinement opérationnelles les engagements de la politique de 2022 en mettant à jour les règlements intérieurs.

Deuxièmement, en réalisant un recensement transparent et exhaustif de tous les opérateurs. Cela implique de les associer de manière significative aux décisions relatives aux processus de gestion.

Parallèlement, la ville devrait privilégier les investissements dans des infrastructures adéquates et renforcer les plateformes de communication et de collaboration. Elle doit également mettre en place les structures dédiées prévues par la politique en vigueur.

Ensemble, ces actions peuvent permettre de mettre en place un système favorable qui protège les moyens de subsistance, réduit les conflits et soutient un centre-ville dynamique, inclusif et économiquement résilient.

Mamokete Modiba

Chercheur principal, Observatoire de la région urbaine de Gauteng

Articles Similaires

Notre mondespot_img

A La Une