La Banque mondiale a choisi Michael Kremer comme nouveau chef économiste et vice-président principal chargé de l’économie du développement. La nomination, annoncée le 16 septembre, prendra effet le 1er octobre 2026. Professeur à l’Université de Chicago et directeur du Development Innovation Lab, Kremer avait reçu en 2019 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques avec Esther Duflo et Abhijit Banerjee pour leur approche expérimentale de la lutte contre la pauvreté.
Le choix dépasse largement le prestige d’un Nobel. Il place à la tête de l’appareil intellectuel de la Banque mondiale l’un des économistes qui ont le plus contribué à déplacer l’économie du développement vers une question apparemment simple, mais méthodologiquement exigeante. Avant de financer une politique parce qu’elle paraît logique, peut-on démontrer qu’elle fonctionne réellement ?
De la grande théorie du développement à l’obsession du « ce qui fonctionne »
Michael Kremer appartient à une génération d’économistes qui a profondément modifié la manière d’étudier la pauvreté. Au lieu de commencer par de vastes théories sur les raisons pour lesquelles certaines nations deviennent riches et d’autres restent pauvres, cette école a souvent décomposé le problème en questions beaucoup plus précises. Une intervention améliore-t-elle réellement la fréquentation scolaire ? Une incitation augmente-t-elle la vaccination ? Quel dispositif permet à un petit agriculteur d’adopter une technologie productive ? Quelle information modifie effectivement un comportement ?
Les essais contrôlés randomisés sont devenus l’un des principaux outils permettant de répondre à ces questions. Kremer les utilisait déjà dans les années 1990 au Kenya pour tester différentes interventions dans l’éducation. L’approche s’est ensuite diffusée dans une large partie de l’économie du développement au point que le comité Nobel estimait, en 2019, qu’elle avait profondément transformé la discipline.
Son parcours explique parfaitement pourquoi Ajay Banga l’a choisi. Kremer ne s’est pas limité à produire des articles académiques. Ses recherches ont contribué à des programmes de déparasitage scolaire déployés à grande échelle, à la conception d’un mécanisme de garantie de marché pour accélérer la disponibilité de vaccins et, plus récemment, à des systèmes numériques destinés aux agriculteurs. La Banque mondiale affirme que les programmes influencés par ses travaux ont atteint des dizaines, parfois des centaines de millions de personnes.
Cette philosophie correspond aussi à l’évolution actuelle de l’institution. Sous Ajay Banga, la Banque insiste davantage sur la capacité à identifier des solutions, les tester, puis les étendre rapidement lorsqu’elles produisent des résultats. Kremer arrive ainsi avec une méthode parfaitement compatible avec cette ambition.
La force de cette approche constitue également sa principale limite. Savoir qu’un programme précis fonctionne dans une région donnée ne permet pas automatiquement de savoir qu’il fonctionnera ailleurs, à une autre échelle ou dans un environnement institutionnel différent. Le comité scientifique du Nobel lui-même consacrait une partie de son analyse au problème de la validité externe, c’est-à-dire à la possibilité de généraliser les résultats d’une expérience au-delà du contexte dans lequel elle a été menée.
La pauvreté peut être divisée en problèmes expérimentables. Le développement d’une économie entière se laisse beaucoup moins facilement enfermer dans un protocole.
Le véritable test sera celui que l’on ne peut pas randomiser
C’est précisément là que la nomination de Kremer devient beaucoup plus intéressante que son CV.
Le nouveau chef économiste ne rejoint pas une organisation chargée uniquement de choisir entre deux programmes scolaires ou deux méthodes de vaccination. Il rejoint une Banque mondiale confrontée à des économies lourdement endettées, à des infrastructures insuffisantes, à des États aux capacités très différentes, à des investissements privés trop faibles et à un défi démographique gigantesque. La Banque estime qu’environ 1,2 milliard de jeunes entreront en âge de travailler dans les économies émergentes et en développement au cours de la prochaine décennie. La trajectoire actuelle de création d’emplois reste très inférieure à cette arrivée massive de nouveaux travailleurs.
Cette fois, la question n’est plus seulement de déterminer quelle intervention locale fonctionne. Il faut comprendre comment des économies entières augmentent leur productivité, construisent des entreprises capables de grandir, financent leurs infrastructures, organisent leurs marchés, attirent du capital et créent des millions d’emplois suffisamment productifs pour modifier durablement les revenus.
Une expérience peut mesurer l’effet d’un message envoyé à un agriculteur. Elle ne peut pas facilement randomiser la qualité d’un État, l’architecture d’un système financier, la fiabilité d’un réseau électrique national ou la transformation industrielle d’un pays.
Kremer semble lui-même conscient de ce changement d’échelle. Dans sa première déclaration après sa nomination, il a cité parmi les défis prioritaires la création massive d’emplois, la mobilisation du capital privé, l’accès aux services essentiels et les possibilités offertes par les nouvelles technologies. Ce programme dépasse largement le laboratoire traditionnel de l’économie expérimentale.
C’est probablement là que son mandat sera jugé. Non pas sur sa capacité à démontrer une nouvelle fois qu’une intervention précise fonctionne, compétence qu’il a déjà largement établie, mais sur sa capacité à intégrer cette rigueur empirique dans une conception plus large du développement.
La Banque mondiale possède déjà énormément de données. Elle possède des économistes, des instruments financiers et une présence dans presque toutes les économies en développement. Son problème n’est pas seulement de savoir davantage. Il consiste à convertir ce savoir en transformations suffisamment importantes pour modifier la trajectoire d’un pays.
Avec Michael Kremer, la Banque mondiale place l’un des grands architectes de l’économie du « ce qui fonctionne » à la tête de sa pensée économique. La prochaine étape sera beaucoup plus difficile : passer de la preuve qu’une intervention fonctionne à la compréhension de ce qui fait fonctionner une économie.
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